1. DE LA ‘PATAPHYSIQUE ANALYTIQUE ET DE LA PHILOSOPHIE
Béatitude…
Fontenelle :
les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ ils voient,
et à tâcher de deviner ce qu’ ils ne voient point.
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1.1. Que l’analytique ‘pataphysique n’est pas une philosophie.
En manière d’introduction :
Prise à la lettre, une ” philosophie ‘pataphysique ” serait un oxymore rhétorique ou un solécisme verbal, voire une monstruosité logique semblable à celle du cercle-carré ou du bouc-cerf allégués jadis par Aristote.
Par ‘pataphysique analytique, on entendra donc une réflexion , un discours second ou encore un métalangage relatif à la situation et au contenu pataphysiques de la philosophie.
*
1.2. Quelques mots d’éclaircissement d’après les Prolégomènes à toute ‘pataphysique future .
-La première proposition : la ‘pataphysique est la fin des Fins traduit le dessein de se démarquer de toute recherche de ” Sens “, de ” Valeur “, de ” Justification ” de ” Fondement ” ; c’est à dire de tout ce qui caractérise précisément l’essence du projet philosophique -toujours en quête, depuis Platon, d’ ” Intelligibilité ” et à la recherche du saint Graal de ” la raison des choses ” (Leibniz).
Qu’il s’agisse de l’être, du monde, de la connaissance ou de la conduite humaine.
Or la ‘pataphysique n’est pas en souffrance de…” raison des choses “. Que la rose soit sans pourquoi ( Heidegger ) n’entame guère l’ équilibre mental et affectif du ‘pataphysicien.
La platitude du réel lui suffit. Il s’en tient résolument au moins-signifiant. Et l’ inintelligibilité du réel ne le choque ni ne le trouble. Tout juste lui tire-t-elle de temps à autre un bâillement.
-La deuxième proposition : la ‘ pataphysique est le relevé des solutions imaginaires, exprime le contenu de l’initiative ‘pataphysicienne en partant d’un banal constat : l’humanité est une espèce rêveuse.
l’homme , ce rêveur définitif… s’exclament Nerval et à sa suite Breton…
Et dans un registre différent, exister c’est, selon Montaigne : croiser, fréquenter et…supporter ” les songes des veillants “.
Hommes de peine et pénibles ( Latis).
Quel que soit le domaine axiologique considéré : économique, juridique, esthétique, politique, éthique ou religieux… la vision, le rêve, l’ extravagance et l’hallucination prospèrent, enivrent et exaltent des individus et des groupes qui poursuivent les chimères de solutions imaginaires afin de mieux résoudre ce qu’ils nomment pompeusement leurs ” problèmes existentiels “.
Le ‘pataphysicien relève ces discours, les tient pour ce qu’ils sont, c’est à dire des utopies obligées. En l’état, il ne se peut pas qu’il en soit différemment.
Dont Acte.
Respectant le principe d’ équivalence, le ‘pataphysicien n’émet par ailleurs aucun jugement sur la valeur de ces discours. Non pas qu’il défère à une quelconque autorité démocratique ou à un préjugé égalitariste… Il note toutefois qu’au regard des critères de la logique, certains d’entre-eux sont plus consistants que d’autres. Il distingue de surcroît les oeuvres issues des ‘pataphysiques qui se veulent conscientes - l’univers borgésien par exemple-, des ouvrages émanant de celles qui y prétendent mais le sont moins.
Et en premier lieu parmi celles-ci : la philosophie.
-La troisième proposition : la ‘pataphysique est l’ Ascience , précise le voeu d’ ignorance lucide qui caractérise une initiative d’apparence paradoxale. Ignorance instruite cependant, consciente de soi ; mais non pas tant de sa ” valeur ” que de sa portée.
Il s’agit donc d’une discipline choisie, cultivée en toute connaissance de cause et appréciée sous bénéfice d’inventaire.
Néanmoins il arrive qu’on présente la ‘pataphysique comme une ” science du particulier “.
Ce n’est là qu’ une première approximation…
Relevé des singularités ne signifie pas ” étude scientifique du particulier ou des particuliers ” lesquels relèvent du fonctionnalisme mathématique propre aux disciplines positives traditionnelles (les sciences de la nature… ou encore celles qui se targuent d’ avoir ” l’ homme ” pour objet ).
Qu’est-ce que le ” particulier ” ?
Le particulier est en premiere approximation l’un des ” lieux ” de la rhétorique ( Perelman) et une ” catégorie ” qui ressortit à la logique. En tant que tel, il s’oppose à l’universel, son contraire, devenu par ailleurs -quand il est hypostasié, l’ une des grandes idoles de la morale contemporaine selon ses deux variantes : la kantienne et l’ utilitariste anglo-saxonne.
Le particulier exprime en outre une idée générale et abstraite, un concept qui désigne la classe de toutes les classes d’ existants définis ontologiquement comme individus ou coalescences précaires et éphémères de qualités sensibles ( Russell ) …
… en quête d’ improbable identité.
Ou encore l’ ” x “, l’ ipséité, l’ hapax ( Jankélévitch), la prétendue substance censée demeurer sous les accidents qui affectent les choses ; mais aussi le sujet scolastique d’ attribution logique, ou encore ( par exemple selon P. Klossowski ) : le suppôt.
S’ attacher à l’étude du particulier constituerait une méprise fondamentale et rédhibitoire quant à la portée de la ‘pataphysique. Ce serait la ramener tout bonnement à une philosophie empiriste traditionnelle - par exemple dans la manière franciscaine propre à Guillaume d’ Occam.
Cela étant, la ‘pataphysique est bien le relevé des singularités.
Mais qu’est-ce qu’une singularité ?
Une singularité désigne un objet, généralement mental, présenté sous forme idéologique -discours ou mise en scène-, effet de l’ imagination créatrice, caractérisé non seulement par le fait qu’ il est unique de son espèce, mais surtout par son originalité.
L’unique et ” l’ étrangeté “ sont ses propriétés.
Un original est un ex-centrique dont les vaticinations présentent quelqu’ intérêt du fait de cette excentricité même qui tranche ou jure par rapport à ce qui relève du ressassé, de l’académique, du convenu.
Or, dans la faustrollienne navigation du ‘pataphysicien et… selon les critères du Guide Vert, la philosophie en son incontestable et prestigieuse singularité mérite bien elle aussi ” qu’on s’y arrête ” et la mention d’ un ” vaut le détour “.
Pour conclure :
Récréation, la ‘pataphysique n’ est pas une science au sens traditionnel du terme mais un genre de discours, un ensemble d’ études spécifiques et accessoirement une ” forme de vie ” (Wittgenstein).
Jeu de langage et… langage d’un jeu.
Elle constitue en elle même une singularité. Mais, pour éviter l’écueil de la régression à l’infini, nous stipulerons à la manière de Spinoza qu’elle est sa propre norme et qu’elle n’a pas à être fondée.
Ou encore : il n’y a pas de ‘pataphysique de la ‘pataphysique. Pseudo-énoncé et expression redondante, vide de sens, n’ exprimant qu’ un pseudo-programme d’ étude logiquement et à jamais impossible.
La ‘pataphysique est un effort de ” révélation “, voire -à user de l’ hyperbole-, une profane… ” apocalypse ” ( Pseudo-Sandomir ).
Manifestation de l’ ” imaginaire ” dans ses réalisations empiriques et sous tous ses aspects, ensemble des Livres canoniques contenant les ” révélations ” faites au ‘pataphysicien, évidemment athéologique, elle est dénuée de toute signification mystique.
Car il s’agit d’un libertinage, d’un dévoilement et rien de plus ( cf: : Le Chevalier, le Diable, la Mort, ‘Patactualité de Don Juan ) ; à la rigueur, pour ceux qui désirent se donner des sensations, d’un… viol. ( cf : le tableau célèbre de Magritte ) .
Et pour clore cet introductif babil en pastichant enfin Marcel Duchamp :
La ‘pataphilosophie ou les mariées mises à nue par le célibataire même.
*
2. DE LA PRETENTION PHILOSOPHIQUE.
2.1. Les quatre fantasmes du projet philosophique.
La philosophie se présente d’elle-même comme un réseau de fantasmes réglant l’ indéfinie succession de vaticinations discursives qui composent son histoire.
Enumérons les :
-Le fantasme de l’ intelligibilité.
-Le fantasme du fondement.
-Le fantasme totalitaire.
-Le fantasme de la puissance.
Essayons de démêler cet intéressant entrelacs…
2.1.1. le fantasme de l’intelligibilité.
Les trois axes principaux du questionnement philosophique concernent les problèmes du Sens, de la Nature et de la Valeur; chacun de ces concepts générant un type de discours spécifique.
A la recherche du ” sens ” correspond l’ enquête logique et phénoménologique ( philosophie descriptive de l’expérience humaine, de ses attitudes existentielles et propositionnelles ).
A la recherche de la “nature d es choses ” -de ce ” qui est “-, correspond la métaphysique.
A la recherche des ” valeurs ” -de ce ” qui doit être “-, correspond l’Axiologie ( l’univers des ” normes et des règles “).
Le projet philosophique s’est toujours présenté comme un effort d’ intelligibilité. Cette attitude existentielle constitue en elle même un invariant remarquable par delà la pluralité des penseurs et des systèmes.
Débrouiller le chaos apparent des phénomènes et mettre à jour une arcane explicative dissimulée ; refuser aussi bien l’absurde que l’ambiguïté et l’équivoque ; déchiffrer, élucider et comprendre le ” réel ” ramené à l’unité d’un principe ( monisme) ou d’un complexe de principes (dualisme, manichéisme, pluralisme…), telles furent, telles sont et telles seront les caractéristiques essentielles de cette entreprise et… jusqu’ à la folie.
Car, pour celui qui se nomme ” philosophe “, il y va d’ une exigence vitale.
Il lui faut fuir l’errance et la perdition, se dégager du délire mondain des ” clichés “, des ” pseudo-idées “, des moeurs et des modes par une attitude de ” conversion “, de retour à soi, dont -dès l’origine-, Platon, Epictète et saint Augustin ont donné le mot d’ ordre en des textes d’une densité inégalée.
Il faut donc qu’il y ait du sens et que ce sens puisse être dévoilé, restitué, exhibé, compris et transmis. Car le philosophe ne saurait se satisfaire du ” désordre ” des phénomènes naturels, du tourbillon des événements historiques, ou encore de la succession sans principe des faits de conscience et de l’action humaine.
Cette croyance ou cette foi en ” l’ intelligibilité ” de l’ être, du monde, de l’ existence, de l’ histoire ou du ” discours ” , constitue ainsi le premier grand fantasme de la philosophie.
Il y a quelque chose à comprendre; le jeu philosophique consistera à satisfaire cette exigence.
Mais qu’est-ce que l’ intelligible ?
Sera donc stipulé ” intelligible ” ( c’est à dire posé sans démonstration ) ce qui est susceptible de compréhension ; un dessin et un dessein : ce qui échappe au hasard, au chaos ; ce qui manifeste à la fois une nécessité et une fin voire une intention : un ordre caché, une succession réglée par un principe que le penseur se proposera de ” découvrir “… en fait en le créant lui même par la vertu de son propre, original et … poétique talent.
Pour illustration, le passage bien connu d’un dialogue parmi les plus célèbres de Platon - le Phédon- où le philosophe met en scène son maître Socrate avouant sa déception de l’ enseignement reçu d’ Anaxagore et… sa fuite en avant dans la création des fictions de l’idéalisme spéculatif.
Dans le même sens et à l’ appui de notre propos, l’ aveu de Leibniz en son Système nouveau de la nature et de la communication des substances ( §3).
Il est clair que la recherche de l’intelligibilité des choses se double d’une seconde exigence révélatrice elle même d’ un second fantasme propre à la quête philosophique : le fantasme du fondement.
2.1.2 : Le fantasme du fondement.
Le problème du fondement de l’existence et de la connaissance constitue la question centrale de la préoccupation philosophique. Etablir si et comment elles peuvent être ” justifiées ” rationnellement constitue pour elle un véritable impératif catégorique.
Mais qu’est-ce que fonder ?
Fonder, c’est ériger, instituer. C’est prendre base. C’est aussi légitimer, ” rendre raison “. Le fondement désigne ce qui donne à quelque chose la raison d’ être de son existence, ce qui confère une garantie de valeur.
Car le philosophe ne supporte pas de vivre sans justification : pensée, propos, décision, jugement de valeur éthique ou esthétique… rien n’ échappe à cette exigence.
A l’appétit de sens répond donc le désir d’assurance qui suscite le fantasme de la recherche des garanties de signification. La logique, la science, la morale, le droit, la politique, l’art enfin, aucun domaine ne sera soustrait à cette obsession.
Philosopher, c’est toujours prétendre à justifier.
Prenons l’exemple de la connaissance, thème privilégiée de la philosophie classique.
Soit à déterminer les conditions d’une connaissance valide. Trois possibilités ont été dégagées par les philosophes :
-le fondement ontologique par lequel la connaissance est ” fondée dans l’être “.
Ses éléments ont par nature une valeur objective. Soit qu’ils existent dans un ” monde intelligible séparé ” ( Platon et ses ” Idées “) ou dans la réalité même ( les ” formes substantielles ” alléguées par Aristote ) ou encore dans ” l’entendement d’un dieu créateur ” ( Saint Augustin / Malebranche ) ; ou enfin ” dans l’entendement d’ un dieu constituant la substance unique de la réalité ” (Spinoza ).
Connaître, c’est posséder ces idées et… en être possédé. Le philosophe prétend jouir d’une communauté de nature avec elles. L’âme platonicienne, l ‘intellect aristotélicien et l’ entendement baroque en portent l’empreinte. Ils en sont ” marqués “.
-Le fondement réflexif et rationaliste.
La connaissance prétendue ” vraie, justifiée, assurée ” a ses germes ” dans l’esprit “.
Soit par exemple à la manière cartésienne des ” idées innées ” (existence, substance, espace et temps, âme et corps, liberté, infini et dieu ) ; soit à la manière kantienne pour laquelle l’ objectivité de la connaissance humaine est la manifestation d’ un ensemble de conditions dites ” a-priori “, inhérentes au sujet baptisé ” législateur des lois de la nature “. ( espace/temps, ” catégories de l’esprit ” )
-Le fondement ” logique et empirique ” pour lequel la certitude psychologique procurée par la connaissance valide résulte de son accord avec les ” données de l’expérience ” et /ou la consistance et la complétude des propositions premières des systèmes déductifs.
Ainsi de l’ “axiomatique ” entendue comme ” fondement ” des mathématiques.
Pour résumer : quelle que soit l’option choisie, le philosophe recherche la garantie de valeur ou de validité, la ” raison suffisante ” qui lui apportera l’ apaisement psychologique désiré.
Car derrière cette quête indéfinie de justification, sous cet appétit de sens, d ‘ intelligibilité et de fondement il n’est pas difficile de reconnaitre l’ horreur éprouvée à la pensée d’ un monde et d’une existence étrangers au sens, à l’ordre et à la raison.
Sera alors taxé d’ irrationalité et rejeté dans l’ enfer philosophique tout ce qui : -dans l’homme n’est pas le produit d’une action consciente et finalisée ( illusions, superstitions, effets d’imagination, rêves…) ; -et dans la nature, tout ce dont la ” science “, la connaissance ” rationnelle ” ne peut rendre compte ( réalité incontournable de l’ univers, contingence factuelle de tout existant, hasard des événements).
L’existentialisme en tirera la thèse -fausse, puisqu ” elle confond la logique et l’ existence ( l’ absurde étant un terme de métalangage qui ressortit à la logique )-, de l’ ” absurdité ” du réel , au motif de l’ impossibilité -incontestable celle-ci-, de ” justifier son existence “.
Or le réel n’est pas plus ” absurde ” que ” sensé ” ou ” ambigu “. Ce sont nos propositions à propos du réel qui le sont ou qui peuvent l’ être.
On sait comment Sartre réintroduisant une division ontologique dans l’être réaffectera à l ” homme ” (c’est à dire à tous les hommes ! ) une ” dignité “… antiquité conceptuelle d’ inspiration chrétienne et néokantienne, en le posant arbitrairement en ” sujet libre et responsable “.
Enoncé simplement performatif à prétention ontologique et axiologique : je te déclare ” responsable ” par la vertu de mon discours philosophique donc…tu l’es !
Au commencement était le Verbe. Nous sommes ici en pleine magie verbale…
Néanmoins il s’est toujours trouvé des penseurs pour nier le prétendu pouvoir de l’esprit de saisir la supposée ” raison des choses “. Ainsi Pascal: la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ( Pensée 267, ed. Br.).
Séparant la logique et l’existence, ils contestent le postulat de l’intelligibilité et de la rationalité du réel. Ainsi Nietzsche affirmait-il que : le caractère du monde du devenir est d’ être informulable, faux, contradictoire, la connaissance et le devenir s’excluant ( Vérité et mensonge du point de vue extramoral ).
De ce qu’exister c’est faire échec au jeu des interactions chaotiques et hasardeuses par le relevé des ” répétitions ” empiriques phénoménales en développant des stratégies de compostion et d’institution, il n’en résulte pas que la ” réalité ” exprime comme en miroir la satisfaction du besoin de sens, d’ordre et de raison.
La vérité, c’est que nous ne pouvons rien penser de ce qui est , affirmaient jadis Gorgias et Sextus.
Montaigne, Sanchez, Hume, Nietzsche… parviendont à la même conclusion.
La ‘pataphysique mènera enfin la critique de la prétention à l’ intelligibilité et au fondement jusqu’ à son terme en affirmant l’ incommensurabilité des deux ordres de l’ être et du connaître ( cf Sainmont / Latis / Sandomir, Dämon Sir…)
2.1.3. Le fantasme totalitaire.
Identifiant être et sens, être et raison, être et intelligibilité, stipulant à l’instar de Hegel l’identité du réel et du rationnel, la philosophie devait poursuivre la chimère du “savoi r absolu “, la vision de la ” connaissance encyclopédique “.
Telle une procession de pieuvres aux mille tentacules, elle n’a cessé dans la succession de ses systèmes de poursuivre le projet ” monstrueux ” d’ embrasser et l’ essence du ” réel ” et l’ ensemble de ses aspects particuliers.
Unité, totalité, ( synthèse de l’ unité et de la pluralité ), systématicité, rationalité… sont les catégories autorisant le projet cannibale d’une absorption du ” reel ” dans le discours philosophique.
Rien de ce qui est humain et rien de ce qui est extérieur à la sphère anthropologique ne lui sera étranger…
Au cours de son histoire la philosophie a ainsi… rêvé le monde tout en donnant l’architecture de ses songes et ses dentelles de fictions conceptuelles pour l’image adéquate du réel.
2.1.4. Le fantasme de la puissance.
Mais derrière le fantasme de la connaissance absolue et de la connaissance de l’ absolu, se dissimule le désir de puissance : le savoir comme fondement du pouvoir.
Surgissent alors : la vocation du philosophe médecin de la civilisation, réformateur de la cité, guide spirituel du peuple, porteur du flambeau de la raison… et les figures historiques de la fonction publique cléricale telles que l’Aufklärer, le Conseiller du Prince, enfin l’ Intellectuel engagé, véritable Père-tout-à-tous, pédagogue et directeur de conscience.
Le ” maître ” de Philosophie entre en scène…
Spécialiste des généralités, s’appuyant sur la mythologie du ” savoir absolu “, sel de la terre, le philosophe-pédant s’ imagine jouir d’ une existence supérieure, en surplomb, au sens propre “épiscopale", et d’ une compétence l’ autorisant, tel un Ubu/Roi en chaire, à soumettre toute parole et toute conduite aux arrêtés et aux jugements de son ” tribunal de la raison ” ( cf Hegel )
Le philosophisme de la ” bonne volonté ” inquisitoriale s’avance… institutionnel, progressiste, vigilant.
Et de nos jours : citoyen.
Mais au fait, y-a-t-il une connaissance philosophique ?
Ou encore : de quoi parlent donc ceux qui se prétendent ” philosophes ” ?
Question impertinente et en apparence incongrue…
Certes la philosophie n’a pas manqué au cours de son histoire de se poser les problèmes de son être, de sa valeur et de sa portée. Et dès son origine ( Platon : République 6 / 7 ) elle a développé une analyse réflexive visant à préciser son statut au regard d’ autres genres de discours généralement rivaux ; ainsi du mythique et du poétique, du rhétorique, du religieux et, plus proche de nous, du scientifique.
Mais peut-on faire confiance à un philosophe lorsqu’il s’interroge sur sa propre ” essence ” dès lors qu’ il est juge et partie ?
Allons donc voir de plus près en suivant néanmoins mais avec prudence les spécialistes de la chose philosophique (Y. Belaval / M.Gueroult / G.G.Granger / F.Cossutta).
2.2. La prétention philosophique présentée par elle même.
Nous avons mis à jour les trois grandes questions inductrices de la philosophie traditionnelle. Elles concernent le sens, la nature et la valeur. Nous avons aussi précisé les domaines de l’interrogation philosophique : l’expérience, les choses et le monde des valeurs. Nous avons relevé les types de discours qui se proposent de les étudier : Psychologie et phénoménologie, Métaphysique et Axiologie.
Reste à circonscrire le champ thématique et notionnel ainsi que la forme de l’investigation elle même.
2.2.1. Le champ thématique nous est donné avec l’exemple du Tableau des Notions au Programme des Lycées, des Classes préparatoires aux Grandes Ecoles et des Concours de recrutement aux postes d’enseignement de la Philosophie d’ Etat française.
Ce qu’on nomme habituellement : ” La philosophie des professeurs ” ( FrançoisChâtelet ).
Ce Tableau de Notions appelle un rapide commentaire.
Il est caractérisé par son incontestable cohérence et son exhaustivité. L’activité philosophique revient à épeler le vocabulaire de l’ expérience, à décliner la grammaire de la quotidienneté humaine. L’analyse proposée au Maître et à l’ Apprenti revient -à l’instar de Pénélope-, à défaire réflexivement le tissu des liens existentiels noués par tout homme pendant la durée d’ une journée ou d’une vie.
A considérer par exemple le premier thème, l ‘homme et le monde, on accordera que toute existence commence au sommeil, se poursuit dans la série des états de conscience, du sentir, de la mémoire, de l’ imagination, de l’ attention et de l’ effort, de la perception génératrice de l’objectivité spatio-temporelle… jusqu’ à boucler le cercle qui mène de nouveau par les relations à autrui et l’ histoire à l’inconscience nocturne et à la mort.
2.2.2. En ce qui concerne le formalisme philosophique, on repérera trois moments fondamentaux :
Questionner et problématiser, conceptualiser, argumenter.
Précisons. Créateur de concepts, Maître en chaire ou Elève, Spécialiste ou Débutant, le philosophe ” questionne “.
Il interroge. Non pas dans le contexte d’une interrogation technique en vue de résoudre une difficulté prosaïque et pratique. Sa question concerne un sujet de réflexion impliquant des difficultés ” théoriques ” à résoudre, un ” problème “.
Ainsi : le Mal est-il l’ effet d’ une volonté délibérée ou seulement une erreur ?
Qu’est-ce qu’un problème ” philosophique ” ?
Il s’agit d’une interrogation d’ordre théorique dont les prétendues solutions apportées demeurent en fait en suspens et discutables et dont les enjeux (ce qui est à gagner ou à perdre) sont déclarés ” décisifs ” pour et par le philosophe lui même.
Soit la question l’ homme est-il un être libre ?. On voit que dans l’ hypothèse d’une réponse négative, s’évanouissent et la notion de responsabilité et … tout l’ appareil du Droit pénal !
La position et la résolution du problème ont pour but de permettre la réponse à la question. Enonçons-le selon l’ exemple choisi : est-il possible de prouver l’ effectivité de la liberté ou celle-ci n’est-elle qu’ une croyance nécessaire sans laquelle on ne peut penser et juger l’ humain ? .
Le problème philosophique exige pour être résolu des données déterminées et explicites ainsi qu’ une méthode d’ investigation.
Problématiser, c’ est donc transformer une question en problème.
Toutefois, si la position de la ” problématique ” est l’oeuvre personnelle du philosophe, sa réflexion exprime une prétention… universalisante. Car pour le philosophe l’ universalité est la pierre de touche de la vérité ( Hegel ).
Nous y reviendrons : il s’agit là du point sensible de la philosophie.
La démarche du questionnement philosophique suppose aussi des outils. Ce sont les concepts. Philosopher c’est conceptualiser. Le concept est l’instrument du philosophe qui postule à l’ abstraction universalisante.
Philosopher, c’est aller de la notion au concept, par la réforme du langage commun et la création d’ un vocabulaire spécifique.
Chaque auteur recrée ainsi un réseau de catégories par lequel il espère produire une meilleure intelligibilté du réel
C’est en ce sens que la philosophie est une activité littéraire et ” poétique “, proprement ” pataphysique “.
Le sens d’ une philosophie résulte alors du jeu fonctionnel des concepts qui réorganisent l’ univers sémantique légué par les prédécesseurs et la terminologie déclarée ” douteuse ” des langues ” naturelles ” caractérisées par leur richesse mais aussi par leur flottement et leur équivocité.
Il s’agit donc d’ un travail définitionnel permettant la génération de propositions dont l’ écueil permanent est… l’ obscurité, quand il ne s’agit pas de verbalisme ou de tautologie.
D’où les fréquents reproches d’ abus de langage adressés par maints philosophes à leurs collègues et rivaux (cf Ockham, Hobbes, Condillac, l’ école de Vienne, Carnap…).
C’ est enfin le système ou la doctrine qui précise la terminologie du philosophe en articulant les concepts d’une manière qui se veut toujours singulière, c’est-à-dire particulière et originale.
( cf à titre d’exemple, le Livre delta de la Métaphysique d’Aristote ).
Chaque Auteur se présente ainsi dans un contexte de création du Monde. Monde purement linguistique, soulignons-le, bien qu’ il s’efforce de ne pas perdre de vue la fonction référentielle de son discours dont la clef nous est donnée par la sémantique. Monde littéraire, tissé de fictions quasi-pataphysiques dont l’intéressé a oublié ou… dissimule plus ou moins adroitement selon son génie propre qu’ elles le sont.
Ainsi, dans sa relation de l’ être au dire, la philosophie apparaît le plus souvent comme un discours d’ un sérieux absolu qui ne parle pourtant que de lui même, un embrayeur de fictions, le plus souvent inconscient de soi malgré ses prétentions à rendre compte du dénoté supposé, c’est à dire de l’ intelligibilité ontologique du monde.
Résumons : pour répondre à ce souci d’intelligibilité, le philosophe questionne, le philosophe problématise, le philosophe conceptualise.
Mais ce n’est pas tout. Le philosophe argumente.
L’argumentation répond à l’exigence de légitimité, de fondement.
Puisqu’il se propose d’apporter des réponses l’auteur doit en effet respecter des procédures de validation des hypothèses qu’il présente à la sagacité de son lecteur. Il existe donc une rhétorique philosophique dont la vocation est de ” rendre raison ” des propositions énoncées.
Ceci étant, la validation philosophique est bien distincte de la preuve scientifique tout autant que de la révélation religieuse. De la révélation parce qu’elle se veut rationnelle; de la science parce qu’ elle mêle constamment la légitimation à l’ affirmation, le métadiscours au discours.
Cependant les assertions philosophiques ne relèvent aucunement de la ” vérité ” ou de l’erreur. Elles sont seulement suggestives ou plausibles, c’ est à dire susceptibles d’applaudissement ; ou encore, mais plus rarement, aberrantes. Seules la logique -par son respect de la ” non contradiction ” des énoncés, et la science -par sa volonté d’ ” exactitude “, de ” correspondance ” du référentiel dénoté au symbolisme-, sont susceptibles de satisfaire à l’exigence du critérium de ” vérité “.
Bien qu’elle y prétende, la philosophie n’ est pas un genre de discours démonstratif -si, par démonstration, il faut entendre un rapport nécessaire entre des prémisses et une conclusion sans considération de l’ attitude de l’auteur à l’ égard des propositions avancées.
Substituant l’ approbation à la probation, toute philosophie est en fait ” dialectique ” au sens où Aristote définit :
… une méthode qui nous mette en mesure d’ argumenter sur tout problème posé, en partant de prémisses probables, et d’éviter, quand nous soutenons un argument de rien dire nous mêmes qui y soit contraire ( Topiques 100 a.18 ).
Car le dessein de l’opération philosophique est d’ intégrer le lecteur à l’ univers des formes propre à l’auteur après qu’il s’est efforcé de le convaincre. De ce fait et quelles que soient ses dénégations le philosophe est bien l’ avatar du prêtre et la philosophie apparaît le plus souvent comme une manière savante, subtile et sophistiquée de tortueuse catéchèse.
Mais c’est aussi pourquoi les philosophes peuvent se targuer d’ échapper à la réfutation.
Fondant leurs systèmes sur des énoncés stipulatifs, en fait sur des pétitions de principe, ils se soustraient par là même à la réfutation de l’ adversaire, enfermés dans une superbe et quasi absolue solitude doctrinale. La seule forme de contestation possible de leurs thèses étant de les déplacer par un coup de force au sein de problématiques ou de systèmes qui leur sont extérieurs, donc par la dénaturation obligée de leur sens spécifique.
C’est pourquoi la réfutation philosophique prend si souvent les voies de la disqualification polémique de l’ adversaire par réduction simplificatrce, procès d’intention et falsification, projection conceptuelle et doctrinale ou encore invalidation ironique.
Monde de ” prétendants au vrai “, ton univers est… impitoyable.
En philosophie les objections, les concessions, et les réfutations sont le plus souvent arbitraires, chaque auteur restant en dernier ressort seul juge de son propos, de sa problématique, de ses concepts et de sa doctrine. Le dialogue est… dialogue de sourds à l’image de ces pesants Congrès qui voient se succéder en procession des orateurs soucieux de leur communication et généralement imperméables à la discussion.
Litanies, liturgie, léthargie…
C’est aussi pourquoi, s’il existe des philosophes, il n’existe pas de ” texte philosophique ” composant un milieu neutre et idéal au sein duquel pourraient s’ affronter à armes égales des protagonistes respectant avec fair-play des règles admises par tous.
Les systèmes philosophiques sont, à l’ instar des toiles de maîtres, de grands solitaires disposés les uns à côté des autres dans les bibliothèques aux rayons surchargés d’ antiquités, laissés au divertissement laborieux de la ” recherche ” , des ” thèses “, des historiens et de la glose, quand ce n’est pas à la critique rongeuse des souris ( Marx, Idéologie allemande ).
2.3. Les thèses cardinales du philosophisme occidental.
2.3.1. Les fantasmes d’intelligibilité et du fondement ont suscité un certain nombre de thèses qui constituent le fond commun de la tradition rationaliste occidentale.
Enumérons les :
-L’attitude de la conversion spirituelle (Platon / Augustin / Malebranche) par laquelle la connaissance sensible étant déclarée trompeuse, le philosophe se détourne du monde pour saisir les vérités éternelles -mathématiques et métaphysiques.
Le philosophe se libère de la contingence et du désordre apparent des phénomènes.
-L’importance décisive accordée à l’intuition intellectuelle entendue comme VISION mentale de ces réalités inaccessibles aux sens (Platon / Descartes / Bossuet…).
-Le thème de la vérité définie comme ” présent donné ” qui s’ impose à l’esprit humain ( Husserl ).
-L’idée que cette raison mystique d’origine pythagoricienne et augustinienne constitue le critère de distinction anthropologique par lequel l’homme se distingue de la bête.
-L’identité de l’esprit et de la réalité. L’ordre et la liaison des idées sont identiques à l’ordre et à la liaison des choses. (Spinoza). La nécessité des lois rationnelles étant semblable à la nécessité des lois du réel, le réel est donc rationnel , le rationnel est le réel ( Hegel ) .
-La philosophie entendue comme découverte progressive de l’unité métaphysique des choses qu’ elle comprend dans leur nécessité.
-L’ ‘idée que cette intelligence de l’être s’accompagne d’une connaissance et d ‘une maîtrise des passions, de l’accès à la liberté et à la sagesse.
La raison devient raison pratique. Elle se fait axiologie. Par la connaissance le sage mène une vie raisonnable et opère ainsi son salut. La philosophie est donc sotériologie.
Tels furent les adages du rationalisme dogmatique classique.
2.3.2. Mais la philosophie a eu elle aussi ses francs-tireurs et ses contestataires.
Les propositions de ce catéchisme rationaliste furent continuellement sujettes à objections. Critiques dissimulées pour des raisons de sécurité lorsque les temps étaient à la sottise et à la cruauté ( Marguerite Yourcenar ) ; ou critiques avérées lorsque l’ époque était à davantage de tolérance.
Rappelons pour mémoire et afin de donner un exemple les arguments de la grande tradition empiriste qui court de Guillaume d’Occam au Positivisme logique contemporain ( Cercle de Vienne ) :
-Il n’existe pas de nécessité naturelle. Les inférences de la logique constituent l’unique nécessité reconnue.
-La logique n’est par ailleurs qu’ un jeu dont les règles sont conventionnelles et dépendent du talent du logicien. Elle cesse d’ être une science normative des lois de la pensée, de l’intelligence et de la raison. S’y juxtapose une psychologie des opérations intellectuelles ( Ecole de Piaget ).
En conséquence de quoi il n’ est plus possible de prétendre fonder en droit la connaissance à la manière husserlienne de la phénoménologie transcendantale.
-Les logiques plurivalentes ne reconnaissent pas la loi du tiers exclu. Entre le vrai et le faux se glisse la gamme des modalités probabilitaires.
-Il n’est pas de principes éternels de la géométrie. Ceux-ci sont posés par le mathématicien .
-La pluralité des espace-temps se substitue à la thèse newtonienne d’un espace-temps absolu et au formalisme critique de l’ esthétique transcendantale kantienne d’un temps et d’un espace anthropologiques.
-La mathématique est dégagée de sa connotation ontologique. Elle n’est qu’ un jeu de symboles privés de sens. En mathématiques on ne sait jamais de quoi l’on parle ni si ce que l’on dit est vrai ( Russell ). L’interprétation empirique des symboles est laissée à la discrétion de celui qui les emploie.
-Il n’ existe pas de lois de la nature. Le concept de loi possède une origine anthropologique et non pas une portée ontologique. Par les lois les hommes interprètent commodément la nature afin de mieux agir sur elle ( Poincaré ).
Une loi n’est que l’ adéquation incertaine d’un énoncé linguistique et d’une donnée de fait.
-Le scientifique recherche moins la vérité que la simplicité des lois phénoménales.
-L’intuition intellectuelle n’étant qu’une illusion psychologique, le philosophe ne peut prétendre saisir l’ essence ni la fin des choses. Il n’est plus de fondement métaphysique de l’induction.
-L’induction n’est plus la formalisation d’une vérité universelle en droit mais une généralisation provisoire et hasardeuse.
Il n’y a pas d’essence dissimulée sous les apparences disparates des choses contingentes.
-Le philosophe doit donc abandonner le plan ontologique pour le plan linguistique (cf Wittgenstein 2).
La philosophie n’ a plus à traiter des choses -rôle dévolu aux sciences-, mais du langage qui en parle.
La nature et la philosophie se séparent dans le face à face d’étrangers qui ont perdu l’ illusion de se comprendre à la faveur d’une intuition mystique et rationnelle ( Louis Vax ).
La philosophie ne transcende plus la science. Nulle Idée-nombre platonicienne dissimulée derrière les relations mathématiques ; les ” choses-en-soi ” et le ” moi transcendantal ” disparaissent dans le monde des phénomènes et le flux des états de conscience.
Simple logique de la science, la philosophie n’est qu’une partie de la connaisance scientifique.
Syntaxe logique du langage scientifique, sa tâche est d’établir les conditions de sens des propositions ( Louis Rougier ).
-Les problèmes de vérité empiriques, d’ adéquation à un donné sont les problèmes scientifiques.
-Les problèmes de cohérence, de suffisance et de décision sont les problèmes de la logique mathématique.
-Les problèmes de sens sont les problèmes philosophiques.
Exit la spéculation, exit la métaphysique, exit l’ axiologie…
L’itinéraire de la philosophie analytique ne va plus… de Paris à Jérusalem mais de l’ontologie (Russell)… à la linguistique.
Ainsi Quine ( Ontological Relavity and Others Essays ) et surtout N. Goodman ( The Structure of Appearance ).
L’opposition au platonisme, au réalisme des essences, se double maintenant de la récusation d’une quelconque ” correspondance ” voire ” adéquation ” entre le savoir et le réel. Termes mythiques traduisant une banale naïveté épistémologique.
L’ordre mathématique de la connaissance, base de la philosophie rationaliste ne saurait être un ” reflet ” , un double bien fondé de ” l’ordre ” du cosmos.
Il n’y a pas de système du monde mais une pluralité de systèmes qui en rendent compte chacun pour soi, de son point de vue ; systèmes linguistiques dont aucun ne peut se prétendre plus ” fidèle ” qu’un autre dans le procès de compréhension de l’ être.
Car la ” fidélité ” est moins un critère épistémologique qu’ une idole morale transportée dans l’ univers de la connaissance.
La philosophie est comprise comme une branche de la littérature, une expression de la poétique transcendantale par laquelle les systèmes nous donnent certes des ” tableaux ” mais non des ” images ” du réel.
Elle ne saurait être ” figurative ” au sens où le Wittgenstein du Tractatus ( 1921 ) faisait correspondre aux objets atomiques des noms propres et aux faits des énoncés.
Pour Goodman, philosopher c’est toujours représenter ; dénoter certes mais en symbolisant et non plus prétendre ” ressembler à “. La structure des apparences empiriques nous sera donnée dans et par la médiation des multiples broderies conceptuelles propres aux différents systèmes.
Il n’ y a donc pas de ” vérité reflet ” ; le ” réel philosophique ” est essentiellement ” une fonction de construction “.
A l’instar de l’ oeuvre d’art, un système de philosophie est … chose mentale ( cf Léonard ) ; rien de moins, rien de plus.
Nous ne sommes pas très loin du contenu des thèses fameuses alléguées jadis par Paul Valéry ( L’ homme et la coquille / La petite lettre sur les mythes / Au sujet d’Eurêka ) ou encore… de la ‘pataphilosophie.
***
De la ‘pataphilosophie
… Et, à regarder les choses en ‘pataphysicien, je ne vois point de plus plaisante momerie,je ne vois rien de plus ridicule qu’un homme qui se veut mêler d’en enseigner et d’en guérir un autre… Dämon Sir, Le philosophe imaginaire, 3, 3.
***
Moment particulier de la ‘Pataphysique, la ‘pataphilosophie n’ a été formalisée que tout récemment. Encore s’ agit-il moins d’une effective ” mise en forme” que d’ une présentation indirecte et fort singulière. ( cf un certain nombres de textes significatifs parmi les publications du Collège de ‘pataphysique )
Miroir des discours sur le réel, la ‘pataphilosophie échappe par définition aux critères habituels de la ” philosophie ” ou de la ” science “.
Dégagé de tout souci dogmatique d’ intelligibilité et de toute préoccupation prosélytique, le ‘pataphilosophe montre, dévoile et… se retire. Il agit comme un révélateur.
En tant que tel, il se satisfait de ” reproduire ” en présentant pour ce qu’ elles sont et non pas pour ce qu’ elles donnent à croire… une infime partie de l’ Encyclopédie des idées philosophiques reçues.
C’est pourquoi, imitateur mais non pas ” faussaire ” , il est adepte du ” comme si ” ( als ob ) ; car à défaut de ” pensée originale ” ( ? ), la version, l’ allusion, l’ emprunt, le montage, le détournement, la traduction, le résumé, le pastiche voire le ” scandaleux ” plagiat, la parodie enfin, ces procédés définissent un style rhétorique et une méthode concertés parfaitement appropriés à son propos.
En un mot, il feint.
Mais en toute connaissance de cause et par nécessité puisque :
…Non seulement la vie sociale n’est que feinte, (et disons-le sans aigreur ni béatitude : feinte nécessaire, féconde, aimable pour autrui ) mais la vie intellectuelle aussi. Le langage n’est qu’ un assemblage de feintes étymologiques d’abord, métaphoriques également et perpétuellement, euphémiques et encourageantes, bref mises en tropes : la multiplicité de ces figures étant, dans leur composition, une superfaculté de feindre. Dire cela, c’est impliquer que toute littérature consiste à feindre, de la simple lettre de bonne année au roman, au théâtre, à l’épopée (ou à la critique). Rédiger c’est feindre qu’on va être lu, qu’on va être compris (!), qu’on est sincère, -ou habile, ou plaisant, etc, N’ est-ce pas l’évidence la plus banale. Et la science ne feint-elle pas à tous les étages ? Feinte d’explication (que périodiquement les savants dénoncent rageusement), feinte des abstractions ( lit de Procuste où sont traités les phénomènes, feinte enfin énorme de l’intelligibilité de ces phénomènes et de l’univers par-dessus le marché…
S. Lhuré: Subsidia pataphysica 1
On ne saurait mieux dire…
Divertissement de table…
(Comptines à boire proposées par Bérenger Second, Ubudore, Patadelphe, Lucie de la Fère et Pervenche d’Arcis)
-Présentation-
Le limerick est une des formes les plus agréables de la poésie de langue anglaise.
Souvent humoristique, parfois licencieux ; toujours irrévérencieux.
Le limerick patasophique s’inscrit dans ce cadre léger…
Le patagon paiera sa dette à Edward Lear, maître incontesté du genre, qui, dans son Book of Nonsense (1846), en donna l’académique codification.
Les Escholiers consulteront avec jubilation L’anglais sans haine en 40 limericks croustillants (Rose-Anne Huart, Patricia Knott, Jean Pouvelle, Lycée Jean Jaurès de Reims, Première supérieure, Mallard Edition. 1997)
*
Le vieil homme du Kamtchatka.
Il était un vieil homme natif du Kamtchatka
Qui avait un cabot remarquablement gras,
Sa démarche et son dandinement
Faisaient alors l’émerveillement
De tous les gros chiens gras vivant au Kamtchatka.
(Traduction Jean Pouvelle)
***
Les quelques exemples proposés ici, brocardant avec désinvolture à la manière du Clerihew les Grands Auteurs, pourraient initier une manière d’histoire parallèle de la philosophie -ou plus exactement des philosophes-,rapportée évidemment à leur respectives marottes.
Un exemple classique…
Diodore de Sicile
Passa pour un imbécile
En affirmant catégorique :
“Le dé est le symbole phallique”
(Anon, Traduction Jean Pouvelle)
*
Plus contemporain…
Luc Ferry-
Il était un ministre, bigot Normalien,
Qui, en Politique, sut aller son chemin.
La Pensée-68 il méprisa,
La moraline il encensa.
Tel fut le naufrage de ce piteux Normalien.
( Anonyme )
Note : le strict respect de la contrainte formelle AABBA n’est pas exigé…
********************
( Aux mânes du chat Foss… )
Antiquité
1. Socrate
Il était un illuminé.
Rhétoricien persécuteur au tribunal il fut mené.
Indiscret, Citoyen, pourfendeur d’opinions,
Le vilain, prétentieux trublion,
Au poison fut justement condamné.
2. Platon
Il était un Athénien,
Prisant fort les dialecticiens.
De Sicile on l’éconduisit,
En raillant les politiques lubies
De ce visionnaire Athénien.
3. Aristote
Lui fut Académicien
Et traître aux Platoniciens.
A l’empirisme il retourna,
Mais les concepts il chosifia.
Pauvres Péripatéticiens…
4. Diogène
Cet autre était penseur cynique,
Aux Zimportants faisant la nique.
Un Empereur il rencontra
Qui, du soleil, se détourna,
De ce masturbateur public.
5. Pyrrhon
Ce particulier fut penseur sceptique,
Détaché et fort énigmatique.
Aux questions, par l’aphasia,
Taciturne, il ne répondait pas.
Honneur à l’insolent sceptique !
6. Epicure
C’était un matérialiste
Détesté des bigots, des spiritualistes.
Aux Lointains, les dieux il exila.
Voici pourquoi on calomnia
Cet impertinent atomiste.
7. Sénèque
Il était un sage stoïcien
Qui dans ses drames, imprudent écrivain,
Réveillait des Monstres. Il séduisit
Jusqu’à Néron l’élève qui bientôt l’occit,
Lui, son rival et maître stoïcien.
8. Plutarque
Il fut l’ auteur de quelques Vies
A Chéronée en Béotie.
Contre Typhon le corrupteur,
Et de la Gnose sectateur,
A Delphes, vaticinant avec Pythie.
9. Plotin
Ce dernier, Alexandrin,
Vint à Rome professer l’Un.
De Sophia le converti, il enseigna les hypostases
Où devait sombrer, dans l’extase,
L’âme de ce pieux Alexandrin.
Philosophie médiévale
10. saint Augustin
Il était un manichéen
Qui sur le tard se fit chrétien.
Contre Pélage il guerroya
Et sur la grâce il délira.
Chimères, les Confessions d’Augustin !
11. Anselme de Cantorbury
Cet Archevèque préférait l’enfer au péché.
Voulant au silence réduire l’insensé,
Par l’argument ontologique, sa marotte,
Tirant maints sophismes de sa hotte,
Il fit longtemps sourire de la divinité.
12. saint Thomas d’Aquin
C’était un grand Dominicain
Et un puissant Théologien.
Affirmer la foi supérieure à la raison,
Fut la morose délectation
De ce béat Dominicain.
13. Nicolas Machiavel
Florentin supposant les hommes méchants,
De Politique, à la fureur des cagots bêlants,
Il lève le masque, contre Morale et Bien.
Qui veut la fin veut les moyens.
Honteux principes de cet Italien pénétrant.
14. Montaigne
Le monde est une branloire pérenne, voici la grande intuition.
Tout fuit, tout passe et les systèmes sont illusions.
Ne sachant rien, nous pouvons peu. La mort est là qui nous attend.
La volupté, notre seul bien, doit être cueillie dans l’instant.
Modestie du peintre de l’humaine condition.
Philosophie moderne
15. Francis Bacon
Celui-ci d’ Angleterre Grand Chancelier il fut,
Qui, du forum, de la caverne, du théâtre et des tribus,
Par la logique, les idoles dénonça.
Et c’est pourquoi, vexé, on attaqua
Les thèses de ce supposé corrompu.
16. Descartes
Dans un poêle, illuminé, de la Méthode le champion,
Il fut du Doute le parangon,
Affirmant les idées innées, Dieu, l’âme, la liberté.
Cependant que, stoïcien, des princesses recherché,
Il s’essayait à dominer ses passions.
17. Malebranche
“Voyant en Dieu", ce pieux Oratorien,
A l’école des Cartésiens,
Un coup de pieds un jour à sa chienne donna.
Car, disait-il, cela ne pense pas !
Morne animal-machine que ce pieux Oratorien !
18. Spinoza
Excommunié “pour effroyables hérésies",
Fabriquant de lentilles, son système il bâtit.
Dieu ou la Nature, tout est nécessité
Dont la compréhension assure ma liberté.
Joie et béatitude seront… d’être soumis.
19. Leibniz
Conseiller, diplomate, des clercs conciliateur,
De la cause de Dieu il fut le défenseur.
Harmonie, loi de continuité,
Suffisante Raison furent clefs de théodicée
Et du meilleur des mondes de ce maître pipeur.
20. Pascal
Tout à la fois sceptique et grand penseur chrétien,
Celui-ci fut mystique et mathématicien.
Puissance trompeuse, dans les espaces il nous perdit,
Et dans la grâce enfin il nous ensevelit.
Telle fut l’adroite ruse de ce génie chrétien.
21. Hobbes
Matérialiste habile et réputé athée,
Réduisant la morale à l’intérèt privé,
L’état de nature il décrivit ; le Léviathan il proposa
Pour imposer la paix avec pacte et contrat.
Quoique la force seule fût mesure du droit.
22. Berkeley
Tout n’est qu’idées et représentations.
Temps, espace, concepts : pures abstractions.
Certitudes d’un nominaliste irlandais
Qui, altruiste, la panacée cherchait…
Dans les vertus de l’eau de goudron.
23. Hume
Il était un philosophe écossais
Qui, sceptique, les bigots alarmait.
A Newton la méthode il emprunta,
Et la métaphysique il brocarda.
Telle fut la malice de ce subtil Ecossais.
24. Rousseau
Idolâtre du Contrat ce penseur genevois
Instruction, Politique, à réformer prétendoit.
Visionnaire, ses enfants il négligea ;
Vif écorché, avec le monde il se brouilla.
Malheureux solitaire doctrinaire genevois.
25. Diderot
Le marbre est comestible, l’ordre naît du chaos,
Suivre la nature, le vaste empire du beau,
Liberté n’est pas licence, l’athée est vertueux,
Furent pour les aveugles les adages spécieux
D’un métaphysicien les menant en bateau.
26. Voltaire
Indésirable dans les cours de l’Europe,
Anglophile, pamphlétaire et maître de ses tropes,
Il raille les fanatiques et la superstition.
L’ Histoire s’expliquera par le jeu des passions,
Affirmait ce sceptique au siècle du Procope.
27. Kant
Cet autre fut piétiste, et réflexif aussi.
Au Devoir il réduit toute philosophie.
Fonder la connaissance, limiter sa portée,
Et penser la Nature en sa finalité :
A ces Commandements la Critique il soumit.
28. Hegel
Pour échapper à la dépression
Il bâtit une gnose de consolation.
L’odyssée de l’Esprit il imagina,
Dialectique et Histoire il fétichisa.
Totalitaire naufrage de la Raison…
29. Schopenhauer
Jouissant de ses rentes avec son chien Atma,
Retiré à Francfort ce penseur s’isola.
Le monde est vouloir-vivre, l’existence est passion,
Le mal universel, la Voie contemplation,
Prêchait ce misanthrope qu’une omelette étouffa.
30. Comte
Pédagogue à l’universelle vocation,
Positiviste pape, il fit profession
De réformer le genre humain,
Par la Science et l’Amour; entiché et certain
Des lubies de Clotilde, sa platonique passion.
31. Kierkegaard
Celui-ci fut Chrétien à facettes multiples,
Esthétique puis éthique, religieuse, stade triple.
Croire contre la raison fut donc l’issue formelle
D’Angoisse et Désespoir, la maladie mortelle
Qui fit de l’existence le sujet d’un triptique.
32. Nietzsche
Visant à dépasser le Nihilisme,
Il mena la critique du spiritualisme.
Nouveau prophète, Surhomme il déifia ;
Errant voyageur, Puissance il adora.
Eternel retour… de l’idéalisme.
33. Bergson
Tout dure et l’Être est continu.
La Vie est un élan par les signes déçu.
L’intuition est Méthode, l’art est déclaré Voie,
La religion aussi vantant du saint l’émoi
Où tremble un philosophe que la mystique tue.
34. Valéry
Maître de poétique des Charmes et de Narcisse,
Des Sceptiques le prince dont les vers nous ravissent,
Dédaignant la Critique, au suprême péché
S’abandonne Monsieur Teste. Ô la lucidité
Qu’harmonie et pensée éblouissent !
ETC…
—————————-
De Bérenger Second, Tombeau d’un ‘pataphysicien :
“Le ‘pataphysicien ne pense pas. Il considère le spectacle des autres qui pensent”, (Carlos Huancabamba, Subsidia pataphysica 1)
**
Ces quelques vers aux mânes d’ Emmanuel Peillet
-Sainmont, Latis, Opach, Mélanie le Plumet..,
Pseudonymes honnis
Des cagots, des mystiques, des philosophes aussi-,
Pour sourire en silence des doctes simagrées.
******************
L’obscurité est d’ordinaire caution de profondeur…
pseudo-Lucien, Dialogue des Idéophages
*
Ubudore : - Je vous propose aujourd’ hui un repas Patadelphe…
Patadelphe : -Un repas ?… et au menu ?
Ubudore : -Un sauté de Philosophes à la sauce patagone… qu’en dites-vous ?
Patadelphe : -Vrai festin de Thyeste… J’espère que nous ferons bonne chère… mais tout dépendra de la cantine… est-elle de qualité ?
Ubudore : -N’ayez crainte mon ami ; le gibier est de choix.
Patadelphe : -Et pour entrée ?
Ubudore : -A tout seigneur tout honneur : Platon. Nous aurons donc des Idées pour premier plat…
Patadelphe :-… des idées… c’est un os de seiche que vous nous proposez….
Ubudore :- Que voulez-vous donc qu’un Philosophe nous offre, si ce ne sont… des idées ?
***
PLATON, TEL QU’EN SA CAVERNE… ( REPUBLIQUE, 7 )
Chez presque tous les pédagogues, il y a un démagogue qui sommeille
Raymond Ruyer
*
Patadelphe :-Et pourquoi donc ce vieux Monsieur?
Ubudore : -Vieux Monsieur… lui aussi a eu une jeunesse… et combien tumultueuse… Parce qu’il incarne en sa personne presque toute la philosophie en son continent ” visionnaire", son état d’esprit, son dogmatisme idéaliste, ses certitudes, ses prétentions. Avec lui naît la figure métahistorique du Clerc, le Magistrat Philosophe…
Patadelphe : -Il me souvient en effet d’un “projet” politique de “réforme morale” de la Cité-Etat et de ses institutions…
Ubudore : -Vieux fantasme de Philosophe : le totalitarisme constitutionnel …
Patadelphe :- … mais appuyé sur une imposante machinerie conceptuelle de nature métaphysique…
Ubudore :- … qui fondait elle même une théorie de la connaissance à l’ usage de la rénovation complète des méthodes et des objectifs de la pédagogie.
Patadelphe : -La geste habituelle de l’ intellectuel engagé et responsable : rénovateur de la chose sociale, créateur de projets de société …
Ubudore : - C’est au coeur de la Politeia, au coeur de la République, que le propos du dogmatisme totalitaire et idéaliste se laisse le mieux découvrir et analyser … en une manière d’ aveu …
Patadelphe :- … après, rappelez-vous, qu’ont été affirmés l’eugénisme, la communauté des femmes, la division du travail forcée, l’exclusion de l’artiste, l’éducation-dressage des enfants retirés aux familles et confiés à l’ Etat…
… jusqu’ à l’ éloge de la délation civile dans le texte -il est vrai ultérieur-, des Lois.
Ubudore :- …toutes ces mesures étant justifiées…
Patadelphe : -… ah ! le besoin et le mythe de la justification et du fondement…
Ubudore : -… au nom de la justice en l’individu et dans la Cité …
Et quelle cohérence !…
Patadelphe : -Mon bon, le raisonneur est le plus souvent un homme habité par la logique, et qui va jusqu’ au bout de l’ idée qui le hante. Utilisant la méthode de l’ argumentation spéculative a-priori, refusant le contrôle de l’ expérience du fait de son insatisfaction et de son ressentiment contre l’expérience même, il stipule, définit, décrète et gouverne, du moins… en “Idées", la matière à venir du destin des humains….
… et plus particulièrement la “politique".
Ubudore :-La sociologie fantaisiste et rêvée se substitue alors à l’étude plus prosaïque du réel…
Patadelphe :- En l’occurrence il s’ agissait d’une manière de fantasme réactionnaire propre à un eupatride exilé du pouvoir et qui, la rage au coeur, assistait impuissant à ce qui lui paraissait représenter la “décadence ” de sa cité, Athènes.
Ubudore : -Sentiment d’impuissance renforcé par l’échec de l’aventure sicilienne…
Patadelphe :-Restait l’Académie, c’est-à-dire l’enseignement et… la littérature, -cette maîtresse de substitution-, la consolation de la philosophie, comme l’ écrira si bien Boèce, cette autre incarnation de la Figure de l’ intellectuel, et l’espoir d’ une action au moins indirecte par le biais des élèves -la tribu docile de ceux que l’ on forme, sur le cours des choses…
Ubudore : -En effet. Et en ce sens il me semble que rien n’est plus significatif de la démarche d’ ensemble du Philosophe et de la plupart de ceux qui se baptisent philosophes que la fameuse Allégorie de la caverne, ce passage tant commenté… mais le plus souvent selon la pente de l’idéalisme spéculatif.
Patadelphe : -Pour les besoins de la cause… bien entendu.
Ubudore :-Peut-être pourrions-nous nous y arrêter…
Patadelphe : -Certainement… Allons à la bibliothèque…
Reprenons le texte et efforçons-nous d’ en dégager la portée… de notre point de vue.
*
Ubudore : -… Le récit s’ordonne comme un drame à trois temps : l’état d’aliénation, la conversion, le retour. La narration reproduit comme en miroir les étapes de la démarche dialectique platonicienne, elle même constitutive de la structure du dialogue platonicien selon l’ordre des raisons habituel au genre : image-définition-essence-science.
Le premier moment -la description des conditions d’existence des captifs dans l’antre souterrain, est une critique figurée de la représentation selon le sens commun. Des hommes sont enchaînés et retenus, le visage tourné vers la paroi d’une grotte sans qu’ils puissent jamais tourner la tête vers la lumière extérieure.
A quelque distance un feu envoie sa clarté vers l’entrée de la demeure des captifs. Dans l’ intervalle des personnages que Socrate nomme des charlatans agitent au-dessus d’un mur des objets de toutes sortes dont les ombres sont portées sur la paroi qui fait face aux prisonniers.
Que l’on interroge les captifs sur les ombres cinématographiques qui se succèdent et ils tombent d’accord pour leur attribuer valeur de réalité les considérant comme les choses mêmes. Mieux, leurs conversations et leurs disputes ont ces reflets pour unique référent.
Patadelphe : -La stratégie et le propos de Platon sont clairs. Il faut critiquer le sens commun, lui refuser sa valeur de connaissance et dénier enfin toute réalité au monde sensible afin de… justifier l’idéalisme.
Ubudore : -Il n’y a en effet aucune difficulté à relever les insuffisances de l’imagination et les illusions des sens. Les Sceptiques s’en donneront bientôt à coeur joie… Le sophisme est bien plutôt de dénier la qualité de réalité ontologique aux phénomènes purement sensibles.
Epicure insistera sur ce point en affirmant tant la réalité du monde sensible que la valeur représentative de la sensation.
Patadelphe : -Le deuxième moment, la narration des étapes de la conversion des enchaînés, pose dans toute sa pureté le problème pédagogique. Socrate présente successivement deux cas de figure. Ou bien les prisonniers sont délivrés et arrachés sans ménagement, traînés de force aux lieux d’ instruction et sans aucune préparation avec les conséquences que l’ on devine…
Ubudore : -… l’incapacité à désigner les objets qu’on leur présente, l’éblouissement et finalement le dégoût des nouvelles voies et des nouveaux objets de connaissance…
Patadelphe :-… ou bien on leur ménage des étapes progressives par lesquelles ils pourront percevoir les objets, dont les ombres de la caverne n’étaient que les reflets, puis le ciel, les étoiles et encore la lune, enfin, le soleil…
Ubudore :-… qui symbolisent la réalité véritable selon Platon, soit : les Idées mathématiques ( les nombres et les figures ), les Idées spéculatives saisies par la dialectique ( le Vrai, le Juste, le Beau ), -les futurs ” transcendantaux ” de la scolastique-, et enfin l’Un-Bien, l’Inconditionné conditionnant, la Source, l’Origine absolue de tout ce qui est, -ce qui rend apte ( to agathon).
Nous sommes alors complètement immergés dans l’être… la stabilité, l’éternité… l’extase…
Patadelphe : -Le dernier moment du drame décrit le retour contraint des initiés qui renaclent à revenir auprès de leurs anciens compagnons d’aliénation. Se souvenant de leur ancienne demeure, des valeurs et des disputes qui y ont cours, ils n’aspirent selon Socrate qu’à l’ attitude décrite par Platon dans le Théétète… l’ évasion vers les Iles fortunées de l’idéalisme spéculatif…
Ubudore :-Une fois initiés aux “vrais objets” ( les Idées ) et aux véritables méthodes de connaissance, l’ apriorisme mathématique et la dialectique philosophique, on les forcera donc à assumer la responsabilité du gouvernement et la charge des affaires publiques.
Patadelphe : -Ontologie, pédagogie, politique… la machine à trois temps… Le pouvoir est ainsi fondé sur la métaphysique et repose sur une pédagogie qu’on pense rationnelle, pédagogie par ailleurs réservée à quelques uns, triés sur le volet.
Précisons.
Elitisme biologique, biocratie, méritocratie de l’effort consenti, longue expérience de l’existence civile et militaire -jusqu’ à cinquante ans! tels sont les critères de la sélection des “meilleurs” en vue du pouvoir au motif que la conduite de la Cité-Etat modèle ne peut être laissée aux mains des intéressés, des ambitieux, des incapables et des ignorants… cela va de soi…
Ubudore :-Les dialecticiens idéophages au pouvoir… Platon ne manquait pas d’imagination…
Patadelphe : -La clef de voute de ce vigoureux édifice imaginaire, de cette superbe Vision des choses est en effet la métaphysique des Idées.
Ubudore : -Passons à la postérité de cette noble “pataphysique". Elle fut tout autant politique qu’ontologique.
Sur le plan de l’ontologie , il suffit de quelques citations pour restituer la filiation qui court de Platon à Cantor… en passant par saint Augustin, Descartes, Malebranche, Bossuet et bien d’ autres…
-saint Augustin : Je sais que 7 et 3 font 10, et non seulement maintenant, mais toujours ; qu’ il n’ y a eu aucune époque où 7 et 3 n’ aient pas fait 10 ; et qu’ il ne viendra aucun temps où 7 et 3 cesseront de faire 10.
Et encore : Que 3 et 4 fassent 7 est chose absolument vraie, même s’il n’ existait aucune réalité dénombrable. ( Sur le libre arbitre L. 2 )
-Descartes : … lorsque j’ imagine un triangle, encore qu’ il n’ y ait en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et qu’ il n’ y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d’ y avoir une certaine nature ou forme, ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n’ ai pas inventée, et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit… ( Méditation 5 )
Et de la même manière que les Pères de l’Eglise tels saint Augustin identifient le Monde des Idées de Platon à l’ Intellect divin, Malebranche affirme treize siècles plus tard qu’il est plus facile à un philosophe d’établir la réalité intelligible du monde des idées, immuables et communes à tous les esprits que de prouver l’existence du monde matériel : les idées ont une existence éternelle et nécessaire ( Entretiens sur la métaphysique et la religion 1.§ 8 )
-Et son quasi contemporain Bossuet d’enchérir : Toutes ces vérités, et toutes celles que j’ en déduis par un raisonnement certain subsistent indépendamment de tous les temps ; en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra ; mais en les connaissant il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles… ( Connaissance de Dieu et de soi même ).
-Hermite enfin : Je crois que les nombres et les fonctions de l’analyse ne sont pas le produit arbitraire de notre esprit ; je pense qu’ ils existent en dehors de nous avec le même caractère de nécessité que les choses de la réalité objective et que nous les rencontrons, ou les découvrons, ou les étudions comme les physiciens, les chimistes et les zoologistes.( Darboux, Vie et oeuvre d’ Hermite )
Patadelphe :- C’est le même réalisme mathématique, réalisme des Idées présenté sous forme allégorique dans la République et maintes fois avancé, réitéré, expliqué jusqu’à ressassement dans de nombreux dialogues parmi lesquels le Phédon. Thèse d’origine pythagoricienne dont la fortune a été immense pour l’histoire de la philosophie occidentale comme l’a montré jadis magistralement Bertrand Russell.
Ubudore : -Les Idées, ces formes primordiales et comme les raisons fixes et immuables des choses… et qui résident dans l’ Intelligence divine …
… en qui demeure toute l’intelligibilité du monde…
Patadelphe :-L’ historique de la contestation de la théorie des idées serait ici hors de propos. Rappelons-nous néanmoins pour mémoire l’argumentaire d’ Aristote ou les objections de la tradition sceptique et empiriste par exemple celle d’un John Stuart Mill.
Ubudore : -Indiquons toutefois que le réalisme mathématique repose sur une conception fort contestable de la nature des “objets” mathématiques.
Car loin d’être découverts par intuition noêtique transcendantale, les êtres mathématiques peuvent être pensés créés tout banalement par convention. Ce sont alors des êtres symboliques, des êtres de définition. Ainsi la proposition selon laquelle :La somme des angles d’ un triangle est égale à deux droits n’est formellement vraie qu’ au sein de l’axiomatique euclidienne admise par convention et dont elle se déduit par transformations tautologiques.
Mais cette proposition est fausse au sein d’autres conventions, d’autres axiomatiques, ainsi celles de Riemann. De la même manière les propositions arithmétiques telles que 7+3=10 dépendent de la définition des dix premiers nombres entiers, de celle de l’addition de l’associativité, de la distributivité, de celle de l’égalité…
Ce ne sont que des vérités de définition. Ce qu’établit Poincaré.
Patadelphe :-D’autres arithmétiques sont pensables dont les nombres obéissent à d’autres conventions.
De même pour l’algèbre. Il est possible de créer une algèbre où a+a=a et a*a=a, une algèbre sans coefficients numériques : algèbre de Boole utilisée pour les machines à calculer.
Ubudore :- Quant aux idées non mathématiques au sens strict elles expriment en fait l’illusion ontologique clairement mise à jour par Carnap et les Viennois.
L’alchimie verbale platonicienne transforme en effet des adjectifs ( bon, juste, vrai, égal…) en substantifs en les faisant précéder de l’ article défini… Le Bien, le Beau, l’Egalité…
Avec les platoniciens on parlera ainsi du Beau, du Bien, du Juste, de l’Egalité comme s’il s’agissait de choses belles, bonnes, justes, égales entre elles et susceptibles de figurer comme sujets dans des énoncés dotés de sens.
Ces idées existeraient en soi et se convertiraient l’ une en l’autre. C’est la théorie développée dès l’Alcibiade majeur et qui aura tant de succès au sein du Néo-Platonisme et d’une certaine mystique chrétienne.
Patadelphe : -Tout au contraire, nous ‘pataphysiciens nommerons belles les choses que nous conviendrons d’appeler telles au motif qu’elles nous séduisent, que nous les admirons et qu’elles suscitent en nous une émotion esthétique d un certain genre et parfois susceptible de disposer favorablement nos capacités “poétiques".
-Nous nommerons bonnes les choses que nous considérons commes vitales et comme nous étant utiles et nécessaires pour persévérer dans notre être.
-Nous nommerons vraies les propositions et les énoncés dotés de sens, non contradictoires et/ou en adéquate correspondance symbolique avec le “réel", énoncés affirmés d’après la preuve et la vérification d’hypothèses falsifiables.
-Nous nommerons enfin justes, les actions qui conviennent à notre prospérité… sans nous aventurer au delà…. c’est-à-dire sans nous risquer, à la différence des dogmatistes et moralistes à prétendre universaliser notre expérience.
Notre modeste, locale et peu ambitieuse singularité nous suffit…
Ubudore : -Nous refuserons donc aux idées et aux critères les caractères d’universalité et de nécessité.
Patadelphe :-Et nous laisserons la catholicité de… l’Universel(sic) aux régents, aux prêtres et à leurs cousins… les Philosophes de la chaste tradition bien pensante…
Ubudore : -… inépuisable et indéfini cohorte…
Patadelphe : -… sans oublier -permettez que je vous donne la réplique-, leurs contemporains dévots, suppôts, idolâtres propagandistes sectateurs. Toute la procession des épiscopoï, pistoï, catéchumènes et autres omniprésents énergumènes, les initiés aux saints mystères de l’Idéalisme éthique….
Pourtant n’est-ce pas là mon cher Ubudore “pécher contre l’ esprit” et revenir à un nominalisme tout aussi intempérant et dogmatique que le réalisme des Idées ? Et n’allons-nous pas encourir la critique que nous adressons à certains ?
Ubudore :-Certes non. Car nous autres - iconodules encavernés-, reconnaissons, mais sans plus et en toute candeur, la réalité des seuls objets empiriques, les phénomènes, les apparences, les “images ” dont nous contestons toutefois la “rationalité".
L’apparence phénoménale nous suffit. Mieux, elle nous comble…
Patadelphe :- N’est-ce pas là encourir le reproche de relativisme et davantage -crime abominable contre l’Humanité ( sic )- de… cynisme ?
Ubudore :-Comment faire pour éviter le contresens ?… Mais de la même manière que nous contestons à la cosmologie et à sa théorie de l’Univers toute prétention à l’ universalité, nous constatons sans plus, sans état d’âme ( quel mot !) et quels que soient les domaines axiologiques considérés, la réalité ou le fait du singulier, la réalité ou le fait du divers, la réalité ou le fait du multiple et… la banalité du chaos.
Et nous en tirons la conséquence, -car je le répète, nous, ‘pataphysiciens démunis, sommes absolument dépourvus du sens noêtique-, la thèse de l’inintelligibilité de notre univers -celui dont nous avons l’expérience-, de celle du vide, de celle de l’être, de l’il y a, du réel.
Et nous laissons bien volontiers, l’autre monde -que dis-je, tous les autres !- aux amateurs de patafictions…
Et à pasticher enfin le style… à litote, cela va sans dire, de l’école existentialiste et de la philosophie de l’expérience, nous affirmerons sans ambages le tragique comme l’horizon indépassable de la condition humaine. (!)
Patadelphe :-Affirmons, mon bon…
Il faudrait donc -mais dans un tout autre sens que celui de Nietzsche ou de Heidegger-, déposer le platonisme, sa tradition et toutes ses variantes passées présentes et à venir et ramener les platoniciens, les platonistes, les platoniques et autres platonisants à leur caverne… à l’antre souterrain de l’idéalisme intempérant qui est leur véritable patrie, leur songe … le lieu de l’illusion ontologique dont ils se nourrissent… et dont ils nous abreuvent assez indiscrètement depuis des lustres.
Car les aliénés ne sont peut-être pas ceux dont Socrate pensait qu’ils l’ étaient…
Et cet idéalisme transcendantal, à parler à la manière de Kant, n’est-il pas lui même en tant qu’illusion transcendantale une… aliénation de substitution ?
Ubudore: -Et peut-être plus mon ami : un marqueur de pouvoir, à parler comme Deleuze.
Car sur les plans politique et pédagogique l’attitude platonicienne qui pose le Philosophe en Magistrat civil et en Juge de la chose publique a eu elle aussi une fortune considérable.
Patadelphe : -Notamment au sein de la caste cléricalo-médiatique, la nomenklature de ceux qui savent et qui enseignent ceux qui ne savent pas…, les autres, tous les autres bien sûr…
J’appelle clerc, -disait à ce propos Samuel Butler, celui, quel qu’il soit, qui se présente comme sachant mieux et comme agissant mieux que ses voisins.
Ubudore : -La ” démagogie ” platonicienne -car selon l’étymologique lettre, toute conduite du peuple est bien démagogie-, a en effet orienté une notable partie de l’histoire de la politologie islamique, médiévale et renaissante. Mais elle a de surcroît inspiré -au sens d’ un enthousiasme… exubérant-, l’époque moderne…
Patadelphe : -Pensons à la fureur pédagogiste des Lumières, aux Saint-Simoniens, aux Comtiens, à la mythologie de l’ Ecole républicaine et à sa férule Jules Ferryenne, aux Frères Ratapoints, à la Figure de l’Intellectuel engagé et à idées ; pensons aux innombrables infatigables et désintéressés améliorateurs de l’humanité (sic), et à leur discours intimidant, à la démonie du Verbe si prégnante au 19° et 20° siècles …
Ubudore : -… et pensons notamment à leur moderne représentant par… excellence, J.P. Sartre, dont plusieurs gérontes contemporains ( ainsi les Dupond et Dupont de la caverne médiatique, Alain Badiou et Bernard-Henri Lévy ) cultivent de nos jours le souvenir nostalgique… quand ils n’en singent pas assez plaisamment la pose…
Patadelphe : -Identité des contraires…
La cocasse fureur maoïste et l’activisme éthique… Quel spectacle!
Ubudore : -Mais aussi pour notre divertissement ! mon bon…
*
Patadelphe : -Une pause ?… Qu’est-ce que je vous sers mon ami ?
Ubudore : -Un verre de Pineau… du terroir d’Ubuland, s’il vous plaît…
Patadelphe : -ah! le parti pris des choses…
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Ajout : Sur les fous rationalistes et la dogmatique philosophique
E.P. -La Raison spéculative s’efforce de rendre-conte (sic) du caractère incompréhensible mais paradoxalement explicable du réel.
Ainsi des considérations relatives à l’Être et à l’événement.
Parce qu’il est le théâtre de répétitions phénoménales, le pauvre… bégaye.
La métaphysique, cette branche de la littérature fantastique, prétend cependant en révéler l’intelligibilité, l‘Ordre et les Lois !
Or chez les systématiques la Raison spéculative, aussi grandiloquente de ton qu’aventureuse dans son projet, génère presque nécessairement une manière de dérangement mental :
-les recherches du Sens, du Fondement, de l’Origine suscitent la création des Indices, des Signes, des Symptômes.
L’homme est un être créateur de traces.
Ces avatars du Graal ne sont que les résidus de la Quête et du Goût intempérant d’un Ailleurs imaginaire.
Tel est le fond de la conscience romantique.
Les « diaboliques » ( Umberto ECO ), les « fous de dieu » sont légions.
On les nomme aussi… les “Intellectuels“.
Nature inquiète et brouillonne ( Descartes, Discours de la méthode ), l’intellectuel est la véritable source de la folie du monde.
Parmi les types de quérulence qui agitent d’ordinaire l’humanité, les différends d’idées, -guerres de religion, guerres idéologiques- ne sont pas les moins âpres.
De surcroît, la soif de fondement et de légitimation liée au désir secret du pouvoir, mène inévitablement au fantasme du Tribunal de la Raison.
L’histoire du monde est le tribunal du monde, affirmaient sans rire Hegel puis à sa suite Kojève et les hégéliens de tous bords.
D’où l’obsession formaliste de la logique, le fétichisme de la cohérence et de la rigueur, le délire de persécution, la paranoïa et l’hystérie polémiste : le rationnellement correct.
J.T. -Il faudrait selon vous, contre l’enthousiasme et la névrose philosophique, revenir à Pyrrhon et à Sextus, porter la hache à la racine de l’arbre et dissoudre l’hydre ratiocinante dans le bain de jouvence du scepticisme ?
E.P. -Quelle vigueur baroque dans les images… Mais pourquoi pas s’en divertir ?
Toutefois, filons la métaphore.
Disons que la dogmatique est comme un arbre dont les racines ne sont que de transcendantales illusions, le tronc, l’imposture d’un projet fou, et les branches qui sortent de ce tronc l’ensemble des élucubrations théoriques, morales, pédagogiques et politiques, les derniers degrés de l’hyperbole chimérique.
J.T. -A moi de détourner cet écho de l’auteur des Principes, (préface)… La dogmatique philosophique ne serait-elle que le roman du concept ?
E.P. -Du Lucien dans le jargon de Hegel !… Je vous accorde la paternité de ce joli mot…
Hume nota pour toujours que les arguments de Berkeley n’admettaient pas la moindre réplique et n’entraînaient pas la moindre conviction.
Cette opinion est tout à fait juste quand on l’applique à la terre ; tout à fait fausse dans Tlön.
***
Tlön Uqbar Orbis Tertius constitue l’un des récits fantastiques les plus attrayants et stimulants de l’auteur des Fictions.
Un paradoxe narratif enveloppe une série de paradoxes philosophiques :
Une société secrète invente un pays imaginaire appelé Uqbar puis une planète nommée Tlön.
Cette planète est imaginaire au second degré puisqu’elle est censée avoir été créée par les savants et les artistes d’Uqbar.
La société secrète élabore elle-même l’encyclopédie d’Uqbar sur Tlön.
Finalement l’ouvrage est mis discrètement en circulation dans notre monde.
Cependant que la fiction l’emporte réellement sur la réalité et la métamorphose progressivement…
Par un antiparadoxe saisissant l’allégorie nous suggère que les motifs et les thèmes de la philosophie “fantastique” qui y est exposée -très largement inspirés de Georges Berkeley- conviennent parfaitement à notre univers représenté.
Cette philosophie est un idéalisme total aux aspects mystiques, sceptiques, illusionnistes , impressionnistes.
***
Les thèmes :
1. Idéalisme “congénital” des peuples de Tlön.
2. Langage, religion, lettres, métaphysique présupposent l’idéalisme.
3. Le monde n’est pas une réunion d’objets dans l’espace ; c’est une série hétérogène d’actes indépendants.
4. Le monde est successif, temporel, non spatial.
5. La langue originaire de Tlön ne comprend aucun substantif.
6. Ainsi pour les langues de l’hémisphère boréal, le “substantif” est une coagulation d’adjectifs : on ne dit pas la lune mais aérien-clair-sur-rond-obscur ou orangé-ténu-du-ciel.
L’ensemble des adjectifs correspondent à un objet réel ;
6. bis. Le fait est fortuit.
7. Les objets idéaux -à l’instar du monde de Meinong- abondent, convoqués et dissous dans l’instant selon les besoins poétiques.
C’est la simultanéité qui parfois les détermine. Ainsi y a-t-il des objets composés de deux termes, l’un de caractère visuel et l’autre auditif.
Exemple : la couleur de l’aurore et le cri d’un oiseau.
8. Il existe des objets au second degré ; ainsi le soleil et l’eau contre la poitrine du nageur… Ils peuvent se combiner à d’autres. Le processus est infini.
Certains poèmes ne comportent qu’un seul mot énorme.
9. La psychologie est l’unique discipline de la culture classique de Tlön.
L’univers est conçu comme une série de processus mentaux. Leur développement ne s’effectue pas dans l’espace mais dans la succession temporelle.
Les citoyens de Tlön ne conçoivent pas que le spatial dure dans le temps :
la perception d’une fumée à l’horizon, puis du champ incendié, puis de la cigarette à moitié éteinte qui produisit le feu, est considérée comme un exemple d’associations d’idées.
10. Cet idéalisme annule la science.
10. Tout état mental est irréductible. Le fait de le nommer, de le classer, implique une adultération.
11. Contre le postulat qu’il n’y aurait ni sciences ni raisonnements, on constate qu’ils existent pourtant en nombre presqu’innombrable.
12. Toute philosophie - en tant que jeu dialectique- est une philosophie du Als Ob.
Les systèmes abondent.
Leur critère n’est pas la vérité mais l’effet de surprise, l’étonnement. Un système n’est que la subordination de tous les aspects de l’univers à l’un quelconque d’entre eux.
L’expression tous les aspects est d’ailleurs incorrecte supposant l’addition impossible de l’instant présent et des passés.
13. La métaphysique est une branche de la littérature fantastique.
14. Le temps est nié par l’une des écoles de Tlön. Sur ce thème les hypothèses sont par ailleurs multiples.
15. Le matérialisme suscite le scandale. Tout substantif n’a qu’une valeur métaphorique.
16. Les idées de même, d’identité , d’être , de persistance sont des notions irrecevables voire blasphématoires.
Aussi les verbes trouver et perdre comprennent une pétition de principe présupposant l’identité de ce qui est en question.
17. Position d’un panthéisme idéaliste : il n’y a qu’un seul sujet. Il est indivisible et s’exprime en chacun des êtres de l’univers.
18. Deux disciplines distinctes, l’une, visuelle, l’autre, tactile composent la géométrie de Tlön.
La surface et non le point est la base de la géométrie visuelle. Elle ignore les parallèles et stipule que le déplacement humain modifie les formes qui l’entourent.
L’opération de compter modifie les quantités.
19. Dans Tlön le sujet de la connaissance est un et éternel.
20. Pour ce qui est des moeurs littéraires, la conception du plagiat n’existe pas.
Les livres sont rarement signés : toutes les oeuvres sont pensées comme l’oeuvre d’un seul auteur, intemporel et anonyme.
21. La critique invente des auteurs. Elle choisit par exemple deux oeuvres dissemblables, les attribue à un seul écrivain puis étudie la psychologie de cet “intéressant homme de lettres".
22. Les ouvrages de nature philosophique contiennent thèse et antithèse ; tout livre doit contenir son contrelivre.
23. Le passé est modifié par la recherche pas moins malléable et docile que l’avenir.
24. Les choses se dédoublent.
Elles tendent à s’effacer quand les gens les oublient…
déjà dans les mémoires un passé fictif occupe la place d’un autre, dont nous ne savons rien avec certitude -pas même qu’il est faux.
*
L’imaginaire a contaminé le réel…
Tlön, labyrinthe ourdi par les hommes et destiné à être déchiffré par les hommes, cet effet de rigueur de joueur d’échecs, a pénétré l’enseignement des écoles…
Rappelons que la proposition selon laquelle l’imaginaire constitue l’étoffe du réel est la thèse fondamentale de la ‘pataphysique.
***
Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée
que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes.Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire.
Le jardin aux sentiers qui bifurquent
… ils ne deviennent sages (…) que lorsqu’ils compilent leur Album et leur Dictionnaire…
… ils font avec un enthousiasme plein de sagesse l’élevage des huîtres perlières de la bêtise humaine.
Raymond Queneau, A propos de Bouvard et Pécuchet
***
A l’instar des deux bonshommes de Flaubert parvenus au terme de leur Odyssée négative, la ‘pataphilosophie -ni institutionnelle ni rebelle- complète résolument son doctrinal de Sapience, l’ inépuisable dictionnaire des idées reçues…
Elle prend connaissance des propositions spéculatives, de celles notamment qui constituent les textes religieux.
Polythéismes et monothéismes retiennent ainsi toute son attention…
-Elle envisage ces fables et ces visions comme autant de solutions imaginaires à divers pseudo-problèmes : origine du monde, identité communautaire et destination de l’humanité, salut personnel, fondement de la morale…
-Elle considère ces évagations comme des expressions de la fonction fabulatrice à reprendre et… à détourner le suggestif concept d’Henri Bergson ( Les Deux sources de la morale et de la religion ).
-Elle leur confère le statut de pseudo-énoncés , au sens de Rudolph Carnap, ou encore de propositions irréfutables ( Karl Popper ) ; non pas en raison de leur exactitude mais tout à l’opposé du fait de leur caractère invérifiable, puisqu’elles se soustraient au test de l’expérience empirique.
-Quant aux fréquentes, assez navrantes et parfois sanglantes querelles qui les accompagnent presque nécessairement, la ‘pataphilosophie les ramène à la névrose du Sens ainsi qu’à divers intérêts psychologiques tels que le ressentiment du croyant contre le réel, la volonté de puissance des prêtres, l’exhibitionnisme du martyr, le goût de l’indiscrétion et de la persécution de certains adeptes… bref, au désordre habituel des choses ( Dämon Sir, De l’incertitude ) émanation de l’insociable sociabilité des hommes ( Emmanuel Kant ).
-Mais pour son particulier, aussi éloignée de l’enthousiasme confessionnel que de l’ire démystificatrice rationaliste, elle relève les allégations des théologiens ainsi que leurs traductions iconographiques, littéraires ou musicales, comme des mondes enchantés qui procurent aux amateurs de l’Ascience une réelle délectation… esthétique.
Car, selon le conseil du grand Molière, en ces matières comme en bien d’autres :
Ne songeons qu’ à nous réjouir, la grande affaire, c’est le plaisir.
Monsieur de Pourceaugnac 3,8. ballet des masques
'Pataphysique et philosophie, chrestomathie. claude.ognois@wanadoo.fr
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