Sur le paternalisme d’Etat.
Qu’il est l’effet du croisement de plusieurs lignes causales :
-plan philosophique : aristotélisme politique ( naturalisme, holisme).
-plan religieux : le thème de la Providence et le paternalisme ecclésiastique catholique, l’ordre juste ( Thomas d’Aquin ).
-plan éthique : utilitarisme anglo-saxon, philosophie du bonheur identifié au bien-être étendu à la totalité d’une population et enjeu de l’organisation sociale ( Bentham, John Stuart Mill, communautarisme contemporain ).
-plan politico-administratif national : Caméralisme des 17° et 18° siècle ( Seckendorff et von Justi ); en pays luthérien, l’idée du Wohlfahrtsstaat.
Et, au 19°siècle, sous Bismarck, le socialisme de la chaire ( von Schmoller ).
-plan économique : conséquence de la révolution industrielle et du développement de la division du travail.
-plan social : solidarisme, mutualisme socialiste puis dogme politique social-démocrate.
Et enfin… le fond de l’affaire, la politique et… l’économie politique -gnose, scolastique et interventionnisme-, ces véhicules de l’idolâtrie sociétaire contemporaine, pensées comme Sotériologies , remèdes à la tragédie de l’existence ( finitude, individuation, précarité irréductible -precarius, ce qui est donné sans garantie-, incapacité à affronter le réel, déni de l’irréductible concurrence et de l’impitoyable lutte pour la vie )…
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Sur le plan économique, la critique libérale ou néolibérale du paternalisme d’Etat fait généralement apparaître les risques de corruption, de bureaucratisation, de corporatisme, la quête des privilèges et des faveurs (subventions, obtention de marchés, élimination légale de la concurrence, atteinte à la propriété privée…).
Elle souligne également l’incitation à l’irresponsabilité et le danger du parasitisme.
D’un point de vue strictement philosophique, Kant ( Théorie et pratique ) puis Guillaume de Humboldt ( Essai sur les limites de l’action de l’Etat ) ont sévèrement condamné l’Etat de police ou de bien-être ( Wohlfahrtsstaat ), le considérant comme une forme de gouvernement despotique oeuvrant au bonheur de ses sujets par des voies autoritaires, tout en s’efforçant d’accroître sa propre puissance.
Aussi le principe selon lequel le gouvernement doit prendre soin, sur les plans matériels et moral du bonheur et du bien-être de la nation, constitue le despotisme le plus terrible et le plus oppressif.
… Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel celui du père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel (imperium paternale), où par conséquent les sujets tels des enfants mineurs, incapables de décider de ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter d’une manière purement passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’Etat la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté qu’il le veuille également -un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir… ( Kant, 1793 )
Dans le même sens, cette réflexion plus contemporaine de Friedrich A. Hayek à propos du mirage de la justice sociale octroyée :
Droit, législation et liberté, 1976.
Affirmer que dans une société d’hommes libres ( en tant que distincte de toute forme d’organisation contraignante) le concept de justice sociale est strictement vide et dénué de sens, paraîtra tout à fait incroyable à la plupart des gens. Ne sommes-nous pas tous constamment gênés de voir combien la vie traite injustement les diverses personnes, comment les méritants souffrent et les déméritants prospèrent ? N ‘avons-nous pas tous le sentiment de quelque chose de convenable, n’éprouvons-nous pas de la satisfaction, quand nous reconnaissons qu’une récompense est appropriée à l’effort fourni et au sacrifice consenti ? (… )
Nos récriminations à propos de résultats du marché dits injustes n’affirment pas vraiment que quelqu’un a été injuste ; et il n’y a pas de réponse à la question : qui donc a été injuste ? La société est simplement devenue la nouvelle divinité à qui adresser nos plaintes et réclamer réparation si elle ne répond pas aux espoirs qu’elle a suscités. Il n’y a ni individu, ni groupe d’individus coopérant ensemble, à l’encontre de qui le plaignant aurait titre à demander justice, et il n’y a pas de règle de juste conduite imaginable qui, en même temps procurerait un ordre opérationnel et éliminerait de telles déceptions. (… )
La justice sociale ne peut avoir de signification que dans une économie dirigée ou commandée ( par exemple une armée) où les individus se voient commander ce qu’ils ont à faire ; et n’importe quelle variante de justice sociale ne pourrait être réalisée que dans un tel système dirigé du centre.
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On mettra cependant en doute l’effectivité du marché libre et de la recherche légale du profit constamment avancée par les hérauts et autres professeurs de (néo)libéralisme.
Ce n’est là qu’une ingénieuse et assez ingénue utopie sociale et économique ( occultant notamment les mécanismes -bien réels pourtant- de fraude, d’infraction à la concurrence et d’exploitation de l’homme par l’homme ).
Elle repose sur :
-une modélisation abstraite voire purement mathématique des conditions de la production et de l’échange dont sont friands les amateurs de Nobels économiques ;
-une conception psychologisante et unilatérale du profit dégagé du processus d’extorsion de la plus-value ;
-une idéalisation de la nature humaine présentée comme rationnelle dans ses choix, la poursuite de ses intérêts et supposée loyale vis à vis des règles imposées ;
-une fétichisation de la loi régulatrice ( Etat de droit ) susceptible de faire respecter… à l’échelle planétaire un ordre de régulation équitable et universel.
MARX OU MANDEVILLE ?
On connaît ce texte savoureux des Théories sur la plus-value où Marx développe d’une plume alerte une manière d’apologie du crime à la fois scandaleuse et irréfutable :
… le criminel ne produit pas seulement des crimes, il produit aussi le droit criminel, et par suite, le professeur qui fait des cours sur le droit criminel ; le criminel produit en outre toute la justice criminelle, les sbires, les juges et les bourreaux… et chacune de ces différentes branches professionnelles qui constituent autant de catégories de la division sociale du travail, développe différentes facultés de l’esprit humain, créant de nouveaux besoins et de nouvelles manières de les satisfaire… La torture à elle seule a suscité les inventions mécaniques les plus ingénieuses et elle a occupé une masse d’artisans honorables à la production de ses instruments…
On connaît moins Bernard (de) Mandeville, ce médecin hollandais, auteur satirique et économiste connu comme diabolique docteur de paradoxes..
Les deux Auteurs se distinguent pourtant comme aussi bien se partagent l’ironie et l’humour.
Tentons un parallèle.
Marx est un homme de science, un théoricien critique de l’économie politique ( valeur, monnaie, composition organique du capital, plus-value, rotation du capital, incidence de la technologie sur la productivité, la concurrence, baisse tendancielle du taux de profit, logique des crises … ) qui met sa connaissance au service d’une foi et d’une vision sociale utopique.
Sa pensée ressortit à la sotériologie. C’est une pensée du salut.
Sa vision de l’"Histoire", globale, totalitaire, finaliste, systématique, de sensibilité socialiste, et sa conception du temps demeurent étroitement linéaires, évolutionnistes, progressistes.
Volontiers provocateur, Mandeville paraît plus… prosaïque. C’est un psychologue d’inspiration augustinienne, bien qu’à la réputation de gai compagnon, un analyste qui ne nourrit aucune illusion quant à la possibilité d’une amélioration du sort de l’humanité par une révo-lution sociale et la généralisation… du chauffage au gaz.
C’est pourquoi il adopte dans sa Fable des abeilles où les vices privés font le bien public le ton plaisant et détaché qui sied au point de vue métahistorique qu’il fait sien.
Marx analyse le crime comme l’un des moteurs de l’histoire.
Sa lecture est scandaleuse certes mais profondément moralisante.
C’est au regard d’une téléologie rationaliste de nature hégélienne qu’il relève l’apparent paradoxe de la violence créatrice.
Si, à proprement parler, il ne développe pas un “éloge du crime", c’est qu’il reste prisonnier de la vision de son maître, Hegel. Le crime est une “ruse de la raison” dont le développement dialectique - la fameuse “Aufhebung"- mènera nécessairement à son dépassement et à son abolition.
L’antienne est bien connue.
Non seulement des sectaires du messianisme et de l’eschatologie politique mais aussi des générations de potaches et d’étudiants français formatés par la dissertation en trois point ( thèse, antithèse, synthèse ou encore affirmation, négation, négation de la négation )…
En matière de crime, Marx, métaphysicien rationaliste, moraliste et penseur édifiant, est donc un … abolitionniste.
Bernard Mandeville est beaucoup plus réservé. Il se contente de relever le fait du Mal et d’en analyser objectivement ou cyniquement les conséquences, notamment les aspects positifs pour toute espèce de développement social et non pas simplement -perspective de Marx-, pour les seules sociétés de production marchande:
…Ce que nous appelons, dans ce monde, le mal, aussi bien moral que naturel, c’est le grand principe qui fait de nous, des créatures sociales, la base solide, la vie et le soutien de tous les métiers et de toutes les occupations sans exception ; c’est ainsi que nous devons chercher la véritable origine de tous les arts et de toutes les sciences; et du moment où le mal cesserait, la société devrait nécessairement se dégrader, sinon périr complètement…
C’est la convoitise, la recherche du profit par des agents économiques égoïstes et calculateurs, ainsi que la vanité, le désir de reconnaissance, qui constituent les ressorts de la prospérité et de l’opulence.
Le désintéressement véritable, l’altruisme authentique, la charité chrétienne seraient la ruine de l’industrie et du commerce…
La “sociabilité naturelle", l’"instinct moral", la “sympathie", le “principe inné de justice et de vertu” ne sont que fictions philosophiques, mensonges et hypocrisie. L’ existence mondaine ne peut être vertueuse, l’être humain étant livré à son amour propre, à son plaisir, à son intérêt.
Marx appréhende le mal -notamment ce qu’il nomme l’ “aliénation” -soit l’exploitation de l’homme par l"homme-, en procureur pour en mieux anathématiser les “responsables” supposés.
Mandeville l’étudie pour en montrer … non seulement la fécondité mais aussi la nécessité.
Le vice ( ou encore l’"exploitation” ) est -selon lui- le propre de l’homme au double sens : logique, définitionnel d’une part, et au sens ontologique d’autre part, comme fondement de la nature et source de la culture humaine.
On comprend pourquoi sa fable fut mise à l’index et brûlée par le bourreau en 1645…
A propos du dilemme de… métaphysique politologique opposant libertariens et communautaristes…
1. Une ” société juste ” est l’ expression d’ un genre littéraire : l’utopie sociale.
Une Idée de la raison pure pratique ( au sens de Kant… )
Un rêve.
Une société sans contradictions, pacifiée selon le fantasme de l’irénisme politique. ( le “dimanche de la vie” après l’Histoire et la tragédie… selon Hegel relu et commenté par Kojève et son éditeur… Raymond Queneau.)
L’idylle.
Cité platonicienne, Oumma et Califat musulman, Cité du soleil, rêves saint-simoniens, Paradis communiste/fasciste/hitlérien, Vision républicaine libérale/sociale-démocrate/écologique…
Autant de paradigmes, de songes totalitaires:
-où les singularités, les différences empiriques seraient composées dans un ensemble “harmonieux” ;
-où la partie prendrait place dans la totalité qui lui conférerait signification et valeur ;
-où justice commutative, justice distributive et discrimination positive, l’ échange réglé par le Droit et le Mérite reconnu par l’Autorité constitueraient les fondements d’un Ordre pacifié.
2. Mais il n’y a de fait ni “Société “, ni “Justice” réalisées.
Ce ne sont que des fantasmes d’intellectuels, des idées et des valeurs, des fictions devenues Idoles que l’individu devrait respecter sinon vénérer et auxquelles il lui faudrait se subordonner, voire se sacrifier.
La Société est tout, tu n’es qu’à travers elle, que par elle, que pour elle … tel est l’impératif catégorique, le credo du totalitarisme communautaire et sociétaire.
Et le Ministère public, à l’audience, de défendre les “intérêts généraux de la Société “…
Ce qui enveloppe le postulat de l’existence d’un “bien commun “.
-Quelle est la valeur de cette idée ?
Une réponse parmi tant d’autres et qui substitue l’analyse des faits aux fictions politologiques…
Il n’existe aucune entité consistant dans un bien commun uniquement déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d’accord ou puissent être mis d’accord par la force convaincante d’arguments rationnels, affirmait ainsi J. Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie ).
Et il ajoutait : … le bien commun doit nécessairement signifier des choses différentes pour des individus et des êtres différents.
En effet…
Dans l’Idéologie allemande, Marx en donnait la raison et y décelait l’origine de l’Etat :
C’est justement cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif a prendre, en qualité d’ Etat, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire…
Poser enfin comme postulat qu’il existe une réalité comme “l’intérêt général ” suppose qu’on se situe dans le cadre philosophique d’une vision holistique de la société, par exemple la “nation ” ou , ce qui est plus d’actualité, la prétendue “fédération internationale des peuples libres “, perçue comme une totalité, un être objectif s’imposant aux citoyens qui en sont les membres.
Cf les thèses de la Nouvelle Droite des années Quatre-vingts. ( cf Nouvelle Ecole et Alain de Benoit )…
On voit que les hégéliens de droite et les hégéliens de gauche, animés d’un même souci totalitaire et solidariste, peuplent le purgatoire sociétaire de leurs bonnes intentions…
3. Quant à la politique des “intellectuels”, ces natures inquiètes et brouillonnes ” (Descartes, Discours de la méthode, 3), ceux qui prétendent naïvement ” faire le bonheur d’autrui”, -car ils savent, eux, ce qu’est la définition réelle et non pas simplement nominale du bonheur individuel et collectif -, est-elle autre chose que le substitut de la religion.
A destination de quelques nigauds et des crédules..
Une sotériologie dont ils se proclament les Grands prêtres… la “crise” (sic) du “système capitaliste” (resic) se substituant à la détresse et à la vulnérabilité de la créature…
Comme s”il existait quoi que ce soit tel un “système ” capitaliste… ce qui revient à constituer les relations économiques en jugement analytique, à substituer la nécessité à la contingence dans la lecture et l’interprétation de l’événementiel…
4. Enfin, pour ce qui est des inégalités, de nature et de convention, comment ne pas voir qu’elles sont l’ordinaire des relations humaines.
Tout simplement parce que le réel est une fonction ontologique de… singularité.
Tout être désire persévérer dans son être, constataient Spinoza puis Nietzsche. L’égocentrisme ( représentations et affections ) est le fondement du comportement du vivant comme il est bien la source -fût-elle dissimulée- de ses valeurs.
Vivre c’est exploiter, être exploité, parasiter, être parasité ou encore tenter stratégiquement la symbiose.
Et c’est.. reproduire indéfiniment le processus..
La lutte des classes n’est qu’un cas particulier de la lutte des places… depuis l’origine de la vie, cette immense et indéfinie… chaîne alimentaire.
Irréductiblement, quoiqu’en pensent les auteurs de contes bleus et les utopistes ( par exemple John Rawls ).
Encore faut-il avoir l’honnêteté intellectuelle et le courage de l’admettre…
Ce qui fut la cas d’Homère et des Tragiques grecs, d’un Thucydide, d’un Machiavel… et même d’un Pascal mais certainement pas de l’auteur des Principes de la philosophie du droit dont les évagations politiques qui séduisent tant les statolâtres modernes et contemporains ne furent que le développement d’une pure spéculation gnostique (cf les trois catégories spéculatives tressées en série dans le contexte du réalisme conceptuel, cette faute de logique, ce pur verbiage : Die Weltgeschichte ist das Weltgericht, l’”esprit du monde” incarné dans l’”Histoire” est le “tribunal du monde” )…
Que veut dire Hegel avec son ” Esprit” ? demandait Victor Cousin… Question aussi judicieuse qu’impertinente.
Une remarque incidente, pour terminer, à destination de ceux qui cherchent leur inspiration chez les Anciens : peut-être vaudrait-il mieux consulter Antisthène qu’Aristote…
QUE L’ARGENT ET LA SPECULATION SONT LES SOURCES DE L’ ÊTRE
… Ce qui distingue un billet faux d’un billet vrai ne dépend que du faussaire.
Un homme passait en justice accusé de faux, et deux billets portant les mêmes numéros étaient sur la table du juge.
Il fut absolument impossible de les distinguer.
-De quoi m’accusez-vous ? disait-il… Où est le corps du délit ?…
Paul Valéry, Tel Quel
***
Ubudore à Philopata, salut !
Ton dernier et véhément courrier m’interroge sur l’attitude du ‘pataphysicien face à l’ assez ordinaire manie d’ enrichissement et à la contemporaine folie de spéculation …
A ceci je réponds que les ‘pataphysiciens qui sont habituellement regardés comme des blasphémateurs ne méprisent pas plus qu’ils ne vénèrent la puissance de l’argent. Aussi éloignés de l’idolâtrie que de l’anathème ils ont la confiance de citer en leur faveur l’ Auteur quelque peu négligé des Théories sur la Plus et… la Moindre Value.
1. L’argent -comme l’affirma jadis Karl Marx, Capital 1, 1. est équivalent général, forme de la valeur et moyen de circulation des marchandises.
Il est ainsi et tout à la fois Egalité réalisée, Esprit du monde en acte et Entremetteur universel…
-Equivalent général, il est puissance alchimique dont la vertu magique rapproche les choses les plus éloignées et avoisine les objets les plus hétéroclites.
Tout ce qui est se mesure en lui et par lui. Rien ne saurait déroger à sa puissance d’ assimilation.
-Forme de la valeur, il recouvre la matérialité de tout bien du nimbe fétichisé de la fonction monnaie. Il est l’aura qui cerne les choses et le prestige qui précède ceux qui les possèdent.
Sortilège social, il est donc le grand enchanteur du monde.
-Moyen de circulation des marchandises, “courtisane universelle” il favorise les échanges, développe le commerce et… la spéculation.
2. S’il ne donne pas l’être, -mais qui peut se targuer d’ un tel pouvoir ?… du moins le simule-t-il….
Car il n’a de cesse de stimuler la simulation… Et comme l’être n’ est qu’un mot créé par la fonction-imagination représentative de l’événement, de tout événement !… il est bien - à jargonner selon le lacanien galimatias, le substitut du Signifiant qui manque à la place, le signifiant sans référent, le signifiant … de rien.
Générateur de simulacres, sophiste brillant, maître des apparences et Apparence lui même, scintillant, éclatant, “sonnant et trébuchant “, il assure de surcroît les imputations et consacre les réputations. De telle sorte qu’aux yeux d’ autrui et par sa seule vertu je suis ce que je ne suis pas, je peux ce que je ne peux pas.
3. Diabolique, il se joue de tous et de tout, bouleverse les repères et renverse les positions acquises.
Anarque, il se rit des valeurs.
En toute désinvolture…
Agent baroque d’ovidiennes métamorphoses, il transforme ainsi puissances et impuissances en leurs contraires.
4.C’est pourquoi Richesse ou Pauvreté signifient certes voir mais surtout… être vu.
Par lui et au delà : à travers lui.
Il vérifie ainsi la proposition fameuse de Berkeley : Etre, c’est percevoir ou être perçu…
Dis moi ce que tu représentes, je te dirai qui tu es…
5. L’être, avant le dire, c’ est donc toujours déjà l’avoir…
Sempiternelle mais incontestable et irréductibe banalité…
Et contre toutes les protestations morales -jusques et y comprises celles de Marx-, justifiée.
De fait le mouvement d’humeur éthique n’y peut rien : l’argent est bien le révélateur de l’être.
6. Signe des choses il en est de surcroît la métaphore, la valeur.
Ainsi n’est-il aucunement la puissance aliénée de l’ Humanité, comme l’ affirmaient l ‘Auteur de La sainte Famille et ses sectateurs … puisqu’ il n’existe -comme le lui avait déjà objecté Max Stirner, aucune essence de l’Humanité … cette pure hallucination idéologique…
Car le terme d’Humanité ne désigne -n’ en déplaise aux (néo) kantiens et autres dévots-, qu’un concept de classe, une simple catégorie logique.
7. De surcroît voleur et malicieux … violeur des valeurs, l’argent leur dérobe leur vertu d’usage au profit de leur capacité d’échange.
Echangiste et changeur, il n’a donc de cesse de les déniaiser…
Pèrubuesque Avaleur des Valeurs enfin, il nargue à leur grand dam la confrérie des bigots des Saintes Normes : l’authentique, le naturel, la sincérité… l’être.
Car si tout est artifice et si la nature n’ est qu’un mythe, l’argent n’est-il pas lui même et par excellence… l’Artifice et l’artificieux Artificier ?…
Il est donc le Démiurge universel, au sens grec le Poète, la raison insuffisante de toute chose, la quasi-ontologique vertu qui donne -comme tu l’as pressenti, impérieux ami-, l’ existence et le pouvoir.
En conséquence de quoi le prudent ‘pataphysicien en prend acte et en tire pour lui même les adéquates leçons…
*
N’oublie pas toutefois que le mot si fécond de spéculation désigne aussi et surtout au sens second -mais non pas secondaire-, l’enchantement des pensées.
Ainsi, Alpha et Omega, source miraculeuse des artifices, est-elle pour les humains l’ origine des mondes empiriques et des univers parallèles, l’aliment de leurs désirs, l’ énergie de toutes leurs Visions et autres utopies.
C’est pourquoi, cher Philopata, amateur de Spéculations et spéculateur né, le ‘pataphysicien, gardant un oeil sur l’évolution des cours de la Bourse aux Idées, veillera à développer et à capitaliser sans retenue et sans vergogne son portefeuille de titres… spéculatifs.
En toute innocence…
Et aux yeux du monde comme par devant lui même il ne se reconnaîtra qu’ un seul -quoique selon certains- scandaleux impératif catégorique :
Enrichissez-vous ! …
Sois donc avisé dans tes visionnaires fréquentations … Abrite toi des idolâtres de Marotte tout autant que des dévots de la chose chrématistique… Et sache choisir à bon escient les belles que tu courtiseras… mais sans te perdre dans le piège de leurs séduisants labyrinthes.
Car si le monde de l’Ascience est indéfini, n’oublie pas que la vie est trop brève pour encourir le risque de nous y égarer.
Porte-toi bien, Ton Ubudore.
Sur Aristote, du théâtre et du jeu de ‘pataphysique.
C’est Aristote qui, par les quelques pages fameuses de sa Poétique, a défini magistralement et pour ainsi dire définitivement, le sens, la fonction, la portée de la représentation théâtrale.
Attitude païenne devant l’existence s’il en est.
Qu’on en juge. Le Stagirite part d’un postulat : l’homme par nature aime à imiter ; il jouit non pas tant de la réplique et de la copie, -de ce simulacre si décrié par Platon-, que du jeu qui constitue proprement l’imitation en représentation.
Jusques et y compris de la monstruosité des caractères et des actions mises en scène.
C’est que cet homme, à la différence de l’animal, aime à apprendre… pour satisfaire sa curiosité.
La péripétie, la reconnaissance, l’événement pathétique inattendu et hasardeux sont les moments forts du drame, cette transposition en figures de la réalité. La stylisation, l’artifice, l’assaisonnement propre au talent du poète purge les passions représentées de leur grossiereté naturelle et de leur excès émouvant tout en situant l’action sur le plan du possible et du vraisemblable -en la haussant au niveau de l’universel.
A la différence de l’enquête historique, trop rattachée au fait singulier, à l’événement, à “ce qui s’est passé", -cette perception toujours myope.
La représentation devient enfin vecteur de sérénité par l’émotion esthétique suscitée, contrairement aux affections de la vie plus ou moins violentes.
L’art n’a donc pas, à dire vrai, de fonction morale. Il a néanmoins une portée éthique. Il agit sur notre sensibilité en nous apportant un certain type de représentation dégagé de tout souci pragmatique.
Une joie sereine. Joie qui fait de nous les spectateurs de la tragi-comédie humaine à l’instar des dieux homériques jouissant des heurts et des malheurs de héros soumis au caprice de la Nécessité.
Attitude scandaleuse devant l’existence en regard d’une tradition chrétienne qui récuse le jeu et le vertige de la mise en abyme ; qui refuse la distanciation et le danger de la perte d’identité accompagnant le comédien-Protée ; qui condamne l’analogie de l’ auteur et du Créateur comme sacrilège ; qui fustige le rire et le comique comme procédés d’essence diabolique, comme expression d’un style d’ existence dégagé de la charité et de la compassion ; trop à distance parce que mettant en scène, avec toute la froideur requise pour un spectacle objectif, le très vain théâtre du monde.
Car si l’univers mental du sombre et austère monothéisme est parfois la matière d’un simulacre plastique, c’est avant tout le lieu d’une révélation sacrée que la représentation dramatique ne saurait profaner.
Sauf -parallèlement à l’Eloquence de la Chaire-, à la mettre en scène dans un but d’ édification ( voir Madame de Maintenon à Saint-Cyr et les Jésuites, éducateurs entre autres… de Voltaire et de Beaumarchais )
D’où la condamnation des Mystères par le Parlement de Paris et l’Arrêt de 1548 ; d’où les protestations des dévots du Grand Siècle jusqu’à Rousseau ( Lettre à d’Alembert sur les spectacles ), celles d’un Nicole, d’un Conti, reprenant l’argumentaire traditionnel des Pères de l’Eglise, notamment celui de l’ombrageux Tertullien.
Et dans une perspective analogue le parti pris plus récent, politique celui-ci, de l’école brechtienne, espèce d’esthétique jésuite laïcisée qui subordonne le jeu à la connaissance, la distanciation à la “prise de conscience", le théâtre à la pédagogie, le plaisir au magistère et à la pensée édifiante.
Quant à nous autres, impies ‘pataphysiciens, rejoignant en ce domaine le vieil Aristote, nous ne recherchons au théâtre ni une révélation, ni l’occasion d’une conversion ou encore moins la connaissance mais tout simplement… le très vain plaisir esthétique.
Notre plaisir, c’est-à-dire celui fort frivole de la lévitation, celui du sentiment de l’indépassable légèreté des choses et des événements, vécus ou représentés.
Plaisir du texte donc, de la mise en scène, de la mise en signes… Plaisir à emprunter les voies de la feinte, du décor, du trompe l’oeil, de l’illusion ; sans souci de la grâce, de la pédagogie ou de la vérité, ces chimères d’une humanité toujours plus ou moins en quête de conversion…
Et dans le même ordre d’idées, nous rencontrons, par exemple, notre Véritable Saint Genest, notre Mère courage -mais aux antipodes d’un Rotrou, d’un Sartre ou d’un Brecht-, dans les machines représentatives de Pierre Klossowski, cette théâtralisation érotique de scènes baroques à connotation métaphysique, théologique, pataphysique.
Pour l’éphémère mais effectif plaisir des sens.
Philosophie pataphysique, chrestomathie
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