Le sujet humain peut-il être connu comme un objet ?
-En logique formelle, le sujet se dit du terme dont on affirme ou nie quelque chose : Benoît, pape, ( sujet ) est déclaré “infaillible” ( prédicat ).
-En métaphysique, opposé à attribut, le sujet désigne l’être réel qui sert de substrat aux accidents :
Le sujet, c’est ce dont tout le reste s’affirme, et qui n’est plus lui-même affirmé d’autre chose. ( Aristote, Métaphysiques, Z, 3, 1028 ).
Il est alors synonyme de substance.
A. La métaphysique idéaliste moderne le définit comme esprit qui connaît.
Soit comme :
1. sujet épistémologique ou sujet universel, raison naturelle ; le Cogito cartésien exprimant la pensée universelle en tout homme.
2. sujet transcendantal, Je pense kantien, enveloppant les lois et les principes universels de la pensée ; fondement et activité législatrice dans le domaine de la connaissance et de l’action ( responsabilité du sujet moral comme base du droit civil et du droit pénal, la personne ).
3. moi transcendantal, source et donateur de sens, bien que lui-même privé de sens.
Il met le monde entre parenthèses ( épochè de Husserl ) pour se découvrir conscience pure, dégagée du moi naturel et de la vie mentale, objets de la psychologie.
Sujet pur et, prétendument, jamais dupe de soi.
Or il y a là un paradoxe :
Selon cette tradition il faut que le sujet de la connaissance, s’il est toujours un homme avec ses propriétés, ne soit pas tel ou tel homme, -individu, singularité, originalité-, mais ce qui dans l’homme est identique en chacun : la subjectivité est raison universelle.
L’universalité du sujet individuel correspond au dualisme esprit-(âme) / corps et seul le spirituel est universel. L’homme est hétérogène dans son unité. Le sujet, comme sujet de la connaissance ou de l’action, est toujours en retrait de son corps et ce qui dirige et meut ce corps est conscience de soi.
4.D’où la critique phénoménologique et existentialiste ( Merleau-Ponty / Sartre ) : le sujet est conscience ou Être connaissant en tant qu’il est, non en tant qu’il est connu.
La conscience n’est plus une connaissance retournée sur soi, la conscience réflexive selon la perspective intellectualiste et post-kantienne de Lachelier / Lagneau / Alain / Michel Alexandre.
Trois attributs définissent la subjectivité existentialiste :
-la conscience comme ce qu’il est nécessaire de supposer pour rendre compte de l’homme et de ses oeuvres ( la praxis ) ;
-la négativité ou le dépassement, arrachement de soi à tout l’Être ;
-le pour soi, spontanéité créatrice de ses propres normes, auto-position et position totalisante du donné, du monde.
L’homme sartrien est stipulé et thématisé sujet, conscience, liberté et responsabilité.
B. En anthropologie, le sujet humain signifie pour l’individu pensé comme effet croisé des déterminations physiques, biologiques, psychologiques, sociales, politiques, culturelles.
Ainsi le structuralisme récuse-t-il la pertinence de l’idée de sujet comme instance explicative et opérateur d’intelligibilité.
Nouvel avatar du platonisme il affirme la priorité de la loi( l’universel ) sur l’individuel.
Aussi, indépassables ou données historiques… les structures / essences hantent-elles l’esprit ( Lévi-Strauss ), le savoir ( Foucault ), l’histoire ( Althusser ), le langage de l’inconscient ( Lacan )…
La métaphysique de la structure se substitue à celle du sujet.
C. Le positivisme prétend constituer le sujet humain en objet de connaissance en le soumettant sans vergogne et au nom du progrès scientifique à diverses expérimentations, tests, sondages… ou autres interventions sur le génome…
D. Quant aux sciences politiques, elles posent le sujet comme individu, atome social, citoyen soumis à l’autorité d’un Souverain ( le peuple…)
En conséquence, le citoyen est dit sujet de droits, capacité juridique, comme il est sujet ( assujetti à… ) de ces droits.
Il peut donc être perçu, reconnu, connu, jugé, réprimandé ( voire persécuté ) comme un objet.
En toute légalité.
Cependant que la plupart de ces constructions intellectuelles et idéologiques reposent sur l’hypothèse conceptuelle de la substance / sujet.
Idée spéculative à laquelle il est possible de préférer l’idée / fiction de sujet / fonction …
Ainsi que l’ont montré par exemple, chacun à leur manière, David Hume, Taine, Henri James, Proust, Bertrand Russell ou encore, dans ses romans et ses tableaux, Pierre Klossowski.
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Scolie 1 : Ambiguïté des concepts de sujet et de subjectivité. Réflexivité et récursivité.1.
Le terme de sujet est la traduction du latin subjectum, lui-même traduction du grec hupokeimenon.
( Sur ce point, cf. Heidegger, Holzwege, L’époque des conceptions du monde, le mot de Nietzsche: Dieu est mort )
Il s’agit ici du sujet de l’énoncé, du référent, de ce dont on parle et à quoi on attribue une substance et des qualités : le ciel est bleu, les escholiers sont laborieux.
Ce sujet est une fonction grammaticale, une notion logique.
Il est aussi le support d’une interrogation métaphysique : on en interroge la nature.
D’où la définition de la substance-sujet interprétée diversement dans l’histoire de la philosophie ( Matière, Forme, Idée, Monade, Volonté… ).
2. Sujet, au sens moderne, signifie pour subjectivité ( Descartes, Kant, Husserl, Sartre… )
Il s’agit alors du sujet de l’énonciation, de l’action d’énoncer ; de celui qui parle, à propos de…
Cette acception enveloppe les idées de conscience, de liberté, d’autonomie, de responsabilité… concept psychologique ( intériorité ), juridique ( sujet de droits ), moral ( sujet de devoirs ), politique ( assujetti et/ou citoyen )…
Mais aussi de rapport à soi :
-sur le plan réflexif de l’auto-référence, le je se distingue ainsi du moi comme capacité réflexive ( ego-cogito de Descartes ), fonction de jugement et unité originairement synthétique de l’aperception( Kant ), origine absolue du monde perçu en tant qu’il est ma représentation ou donateur de sens ( Fichte, Schopenhauer, Lachelier, Lagneau, Alain, Michel Alexandre, Merleau-Ponty ).
-sur le plan métaphysique, en tant que substance, comme étoffe mentale ( Descartes ), subjectivité transcendantale ( Kant / Husserl ), Esprit ( Hegel ), sujet-processus ( Russell, Ruyer ), produit de la Structure ( Lévi-Strauss, Althusser ) ou encore de l’Autre ( Lacan )…
On notera la récursivité / circularité… où le sujet est thématisé comme subjectivité , effet du questionnement d’un sujet qui s’interroge sur son être.
Marque de l’originalité de l’esprit humain :
-apte à l’analogie et à la métaphore ;
-qui diffère du fonctionnement mécanique des machines de Turing et de la logique de l’intelligence artificielle ;
-capable de réfléchir sur lui-même, susceptible d’humour, de distanciation et de surprise.
( Cf. Douglas Hofstadter, Gödel, Escher, Bach, Les brins d’une guirlande éternelle )
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Scolie 2 : Critique de la notion de sujet par Frédéric Nietzsche.
Introduction.
Sujet désigne :
1. Ce sur quoi portent la discussion, la pensée, une oeuvre.
2. L’individu:
-La dimension politique le ramène à l’assujettissement, au fait d’être soumis à l’autorité.
-La dimension morale l’envisage par rapport aux droits et aux obligations qui lui sont attribués.
-Le positivisme scientifique le constitue en individu dont la conduite et le psychisme peuvent être étudiés.
3.
En grammaire il est ce qui ouvre un énoncé et détermine le régime du verbe.
En logique le terme de sujet signifie pour ce qui dans une proposition constitue le support de l’attribution des prédicats.
Historiquement la problématique du sujet comprend trois moments :
1. La philosophie d’ Aristote et la Scolastique médiévale :
La notion correspond à un souci logique visant à définir les critères formels du discours vrai.
Le sujet a une fonction grammaticale et logique : dire quelque chose de l’être, c’est lui attribuer des prédicats. Mais comme le discours se veut formellement et matériellement vrai, la logique a un fondement métaphysique : le sujet est aussi une substance dotée de qualités sensibles.
Sujet désigne alors un être réel et singulier.
2. La philosophie cartésienne :
Sujet devient ego, je avec la substitution de la question du fondement de la connaissance au problème scolastique de la conformité du sujet à un objet extérieur. Le cogito ( ” je pense, je suis ” ) confère à la subjectivité une dimension d’universalité propre à la raison humaine qui pose le sujet comme principe sur lequel repose la connaissance, la morale et le droit.
Être sujet, c’est désormais rendre raison des choses et de soi-même. C’est s’affirmer comme sujet libre et responsable.
3. La critique de la notion et la philosophie du soupçon :
Ce postulat de la sujectivité rationnelle est remis en question au 19° siècle par des penseurs pour lequels, loin d’être au principe de lui-même, le sujet est défini comme effet de phénomènes qui lui échappent, rapports sociaux et culturels ( Marx ), processus inconcients ( Freud ), vouloir-vivre ( Nietzsche ).
Le sujet est alors destitué de son statut de fondement métaphysique.
Textes :
1. La fiction du moi-sujet.
Le sujet : c’est la terminologie dont use notre croyance à l’unité sous-jacente aux moments de notre plus haut sentiment de réalité : nous concevons cette croyance comme l’effet d’une seule cause… Le sujet, c’est la fiction d’après laquelle beaucoup d’états semblables, en nous, seraient l’effet d’un même substrat ; mais c’est nous qui avons crée l’identité de ces états ; le fait, ce n’est pas leur identité, mais c’est que nous les ramenons à l’identité, que nous les arrangeons. Volonté de puissance, 1,2 § 150. tr. G Bianquis.
2. Origine religieuse et morale de la notion de moi-sujet.
Dogmatisme erroné au sujet de l’ego. -on l’a conçu de façon atomiste, dans une fausse contradiction avec le non-moi ; détaché également du devenir, conçu comme étant.
Fausse substantialisation du moi : transformé en article de foi ( dans la croyance à l’immortalité individuelle ) surtout sous la pression de la discipline morale et religieuse. Après avoir détaché artificiellement ce moi et l’avoir proclamé autonome, on se trouvait en présence d’une antinomie de valeurs qui semblait incontestable : le moi individuel et l’énorme non-moi. Il paraissait évident que la valeur du moi individuel ne pouvait consister qu’à être en relation avec l’énorme non-moi, même à lui être subordonné et à n’exister qu’à cause de lui. Ici les instincts grégaires l’ont emporté : rien ne répugne tant à ces instincts que la souveraineté de l’individu. Volonté de puissance, 1, 1§ 318. tr. G; Bianquis.
3. L’organisme sujet :
Si j’ai quelque unité en moi, elle ne consiste certainement pas dans mon moi conscient, dans le sentir, le vouloir, le penser ; elle est ailleurs, dans la sagesse globale de mon corps, occupé à se conserver, à assimiler, à éliminer, à veiller au danger ; mon moi conscient n’en est que l’instrument. La sensibilité, la volonté, la pensée ne me montrent jamais que des phénomènes terminaux dont les causes me sont totalement inconnues ; la succession de ces phénomènes terminaux, qui semblent résulter les uns des autres, n’est sans doute qu’une apparence ; en réalité les causes finales me donnent l’impression d’un enchaînement logique et psychologique. Volonté de puissance, 2,3 § 606. tr. G. Bianquis.
4. Le moi-sujet entendu comme pluralité de forces ( sur ce point cf. Pierre Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux ):
Le moi ne consiste pas dans l’attitude d’un seul être vis-à-vis de plusieurs entités ( instincts, pensées, etc. ) ; au contraire, le moi est une pluralité de forces quasi personnifiées, dont tantôt l’une, tantôt l’autre se situe à l’avant scène et prend l’aspect du moi ; de cette place, il contemple les autres forces, comme un sujet qui contemple un objet qui lui est extérieur, un monde extérieur qui l’influence et le détermine.
Le point de subjectivité est mobile ; probablement ressentons-nous les degrés des forces et des instincts d’une manière spatiale ( plus ou moins proche, plus ou moins éloignée ) ; nous éprouvons comme un paysage ou comme un plan ce qui, en réalité, est une multiplicité de degrés quantitatifs. Ce qui nous est le plus proche, nous l’appelons moi ( nous avons la tendance de ne pas considérer comme tel ce qui est éloigné ). Habitués à cette imprécision qui consiste à distinguer le moi et le reste, ( toi ), instinctivement nous faisons de ce qui prédomine momentanément le moi total ; en revanche, nous plaçons à l’arrière-plan du paysage toutes les impulsions plus faibles et nous en faisons un toi ou un il total. Nous agissons envers nous-mêmes comme envers une pluralité ; et nous reportons sur cette pluralité toutes les relations sociales, tous les usages sociaux que nous pratiquons à l’endroit des hommes, des animaux, des régions, des choses.
Nous nous dissimulons, nous feignons, nous nous faisons peur, nous nous divisons en partis, nous nous jouons des scènes de tribunal, nous nous attaquons, nous nous torturons, nous nous glorifions, nous faisons de telles tendances en nous notre dieu, et de telles autres, notre démon, nous sommes vis-à vis de nous-mêmes aussi sincères que nous avons coutumes de l’être en société. O. Post, § 486, H6J. Bolle.
5. L’ âme multiple et la critique de l’atomisme psychique.
Il faudra aussi tordre le coup à cet autre atomisme plus néfaste que le christianisme a le mieux et le plus longtemps enseigné, l’atomisme logique.
Qu’il me soit permis de désigner par ce nom la croyance qui fait de l’âme une chose indestructible, une monade, un atomon.
Voilà la croyance qu’il faut extirper de la science… la voie est ouverte à des conceptions nouvelles, à des raffinements nouveaux de l’hypothèse de l’âme, et des notions comme celle de l’âme mortelle, de l’âme multiple, l’âme édifice collectif des instincts et des passions réclament désormais d’avoir droit de cité dans la science… Par-delà le bien et le mal § 12.
Philosophie pataphysique, chrestomathie
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