Catégorie: espèce humaine

De la vie et du fétichisme de l'espèce humaine...

Variations sur le thème de la vie

1. Fétichisme de l’espèce humaine

Frédéric Nietzsche, Gai Savoir, tr. Alexandre Vialatte.

La Doctrine du but de la Vie. - Que je considère les hommes avec bonté ou malveillance, je les trouve toujours, tous tant qu’ils sont et chacun en particulier, occupés d’une même tâche : se rendre utile à la conservation de l’espèce. Et ce non point par amour de cette espèce, mais simplement parce qu’il n’est rien en eux de plus ancien, de plus puissant, de plus impitoyable et de plus invincible que cet instinct… parce que cet instinct est proprement l’essence de notre espèce, de notre troupeau…

Marginale :

Pourquoi (à mettre de côté les naïvetés romantiques) se reproduit-on ?

-par instinct, pour ” donner la vie ” ; métaphysique de l’amour…

Mais qu’est-ce qu’un instinct sinon l’expression immédiate, spontanée et candide de… l’égoïsme vital ;

-pour se survivre ; illusion de la perpétuation d’une hypothétique identité continuée ;

-pour manifester ingénument sa puissance et sa fécondité ;

-pour faire souche, fonder un foyer, créer une dynastie, bâtir un empire ;

-par routine, par mimétisme et convention, par devoir sous le poids de la pression sociale, notamment familiale ;

-par défaut d’imagination ; par incapacité à dégager son existence de la vie animale ;

-par stratégie, par chantage ; afin de s’attacher le partenaire convoité par le lien génésique ;

-pour affecter à sa progéniture le soin de matérialiser des fantasmes inassouvis ;

-par calcul, par intérêt ; pour assurer ses vieux jours ou obtenir de l’institution et des organismes de charité des subsides ;

-par maladresse… par hasard, par ennui …

Les réponses ne manquent pas… toutes plausibles, non exclusives et effectives.

Se rendre utile à la conservation de l’espèce fournirait de surcroît une raison de vivre et permettrait d’occuper son temps en multipliant les embarras et les ” incommodités de l’existence” selon la si suggestive expression de Madame de La Fayette.

Car il n’y a pas que l’utérus qui ait horreur du vide…

Dans cette hypothèse, on ferait donc des enfants non pas tant par “amour de l’humanité ” que… pour échapper à soi.

*****

2. Qu’est-ce que vivre ?

Frédéric Nietzsche, Gai Savoir. 26. tr. Alexandre Vialatte.

Qu’est-ce que vivre ? -Vivre ?… c’est rejeter constamment loin de soi ce qui veut mourir. Vivre ?… c’est être cruel, c’est être impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous, et même ailleurs. Vivre… c’est donc n’avoir pas de pitié pour les mourants, les vieillards et les misérables ? C’est assassiner sans relâche ? … Et pourtant le vieux Moïse a dit : Tu ne tueras point.

Marginale :

Vouloir-vivre est synonyme de puissance et de force, d’intelligence et de ruse.

Il est rejet de la faiblesse.

Car vivre, c’est assumer l’obligation de s’adapter ou périr.

Le vivant n’ a pas le choix. Il lui faut conquérir, conserver et étendre son espace vital -ne serait-ce que pour se maintenir.

La vie est contrainte, concurrence, pression de sélection - inter et intraspécifique.

A toutes les échelles, en tous lieux, le monde du vivant est un vaste champ de bataille prédation où les créatures -piégées par leur écosystème, leur Umwelt-, s’affrontent dans l’exaltation, la peur, la souffrance et le vide du sens.

Détruire ou endommager l’agresseur, effrayer le prédateur potentiel, susciter la répulsion, se cacher, se camoufler, résister physiquement à l’assaillant… sont les stratégies habituelles du vivant, les stimulations de l’intelligence.

L’objectivité exige qu’on reconnaisse qu’ : il faut aller jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins ( c’est la solution la plus douce, ) l’exploiter… Jenseits von Gut und Böse § 259.

Tel serait le fait.

Par-delà le bien et le mal…

Quant au commandement moral tu ne tueras pas et l’irénisme qui lui est concomitant, il ne traduirait que la mauvaise foi à l’égard de cette incontournable réalité ou encore la niaiserie, la simple sottise.

A moins qu’il ne s’agisse que du soupir automnal de la vie épuisée…

Sur le Gai Savoir de Frédéric Nietzschze, Marginales.

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