Atê ou l’Egarement
Récit
Personnification de l’Erreur, divinité légère dont les pieds ne se posent que sur la tête des mortels, et à leur insu. Elle trompa Zeus lors du serment par lequel il s’engagea à donner la suprématie au premier descendant de Persée qui allait naître et qui soumit ainsi Héraclès à Eurysthée. Zeus se vengea en la précipitant du haut de l’Olympe dont il lui interdit à jamais le séjour. Elle tomba sur une colline qui prit le nom de l’Erreur où Ilos construisit la citadelle d’Ilion, Troie.
C’est pourquoi l’Erreur est le triste partage de l’humanité.
Divagation
Ainsi que le note Jean Métayer, à la différence de l’homme moderne, le héros homérique ne se considère pas comme la source de ses actes, notamment de ceux qui lui apparaissent comme anormaux. L’égarement est un état d’âme, un obscurcissement, une perturbation momentanée de la vie psychologique normale, attribué à un agent extérieur, démonique ( cf. E.R. Dodds, Les Grecs et l’irrationnel ).
Un afflux soudain et inattendu d’énergie est dû à l’intervention d’ une divinité.
Ainsi, au chant 13 de l’Iliade, le poète montre comment Poséidon fait pénétrer le ménos, l’Ardeur dans le corps des deux Ajax :
Il dit et de son bâton, lui, le dieu qui porte et ébranle la terre, en les touchant, il les remplit d’ardeur et de force…
Conscients du phénomène, les héros l’attribuent à l’action d’un dieu :
Ils sont aisés à reconnaître, les dieux, je sens mon coeur dans ma poitrine, plus ardent pour guerroyer et combattre…
-Plus généralement, l’acte du héros ne possède aucune dimension morale au sens ultérieur de la tradition religieuse judéo-chrétienne, du rationalisme éthique kantien, ou encore du personnalisme contemporain, dans la mesure où il se donnerait la Loi à lui-même.
Il n’est aucunement un sujet auto-fondateur, autonome, dont la décision exprimerait la volonté de faire le bien.
Il n’est pas une personne, digne et respectable jugeant dans l’intimité d’un for intérieur.
La décision se vit dans la tension entre les valeurs individuelles et les normes sociales, la nature et l’institution. L’agent ne saurait se détacher du sentiment d’appartenance au groupe. Le héros n’existe pas en dehors de son acte qui se réduit à la pondération d’une situation sociale, sous le regard de l’autre, des autres ( cf. trois monologues à l’appui, pris à l’Iliade : Ulysse, chant 11, 403; Ménélas, chant 17, 90-107; Hector, chant 22, 98-130 ).
Le plus grand bien de l’homme homérique n’est pas la jouissance d’une conscience tranquille, c’est la jouissance de la timê, l’estime publique. ( cf. Dodds, Les excuses d’Agamemnon )
Quant à la psychologie moderne, notamment la psychanalyse, dans son explication des comportements qualifiés de pathologiques, elle reproduit, par ses modèles explicatifs de la vie mentale et sous couvert de libération du sujet, la relation de pouvoir imposée par la société de contrôle, ainsi que le montra naguère Michel Foucault.
Rendre apte à la vie sociale le sujet conventionnel…
Le libérer de ses problèmes signifie alors dans cette perspective : le conformer à la banalité dans l’aplatissement des singularités.
A noter, à cet égard, le rôle décisif joué par le concept particulièrement flou de pulsion dans le discours des sciences humaines contemporaines pour rendre compte des perversions, ainsi que la portée juridique de cette notion, notamment dans l’économie du procès pénal et des imputations.
Aussi, à la question : qu’en est-il de la source de nos défaillances, de nos égarements ? , nous disposons de trois réponses : 1. les dieux ; 2. la séquence : inclination-penchant-désir , corruption du jugement et du devoir, de la conscience de la Loi ; 3. la pulsion…
Mais y a-t-il quelque chose comme une intelligibilité à saisir, une cohérence, au coeur du prétendu sujet, au sein de sa supposée décision ?
-Quoiqu’il en soit, l’égarement, selon les diverses modalités de l’erreur, de l’illusion, de l’hallucination et de la sottise, est bien la part commune de l’humanité.
Celui qui respectera les filles de Zeus ( les Prières ) quand elles s’approchent, elles l’assistent fort, et écoutent ses voeux ; celui qui les repousse et les refuse durement, elles demandent à Zeus, fils de Cronos, qu’elles vont trouver, que l’Egarement accompagne cet homme pour lui faire du mal, afin qu’il expie. Iliade, 9.
Quelle est donc cette faute que l’humanité doit ainsi expier ?
L’indifférence aux Prières, dans le langage du Poète… et aussi la Démesure :
Nul mortel ne doit nourrir de pensée au-dessus de sa condition de mortel. Car la Démesure, quand elle vient à fleurir, produit l’épi de l’Egarement et l’on en tirera une moisson de larmes , Eschyle, Les Perses.
Mais sans doute, plus banalement, plus prosaïquement, la conséquence du simple fait d’exister…
Mythologiques 1.
Philosophie pataphysique, chrestomathie
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