Le travail n’est-il que servitude ?
1. La servitude définit un état de dépendance totale, sous l’effet d’une contrainte matérielle et / ou morale.
L’asservissement, l’assujettissement, l’esclavage, l’ilotisme… autant d’expressions de l’obéissance forcée de quiconque, “taillable et corvéable à merci", doit soumettre sa volonté à un tiers afin d’assurer son existence… et la sienne propre.
2. L’homme, comme tout autre être vivant, est domestique de la vie…
Il subit les contraintes du corps et du milieu naturel.
Mais il doit également se plier aux conditions matérielles, sociales et historiques de l’exploitation de la Terre.
Et cette servitude -indexée à la satisfaction des besoins et à la discipline de la division technique et sociale du travail-, se perpétue de génération en génération, au sein de rapports de production qui en définissent les modalités concrètes ( cf Karl Marx, Capital et Théories de la Plus-value ).
La mort seule, ou quelque catastrophe, met fin au processus ; processus que la procréation -dans l’ inconscience de ses conséquences-, ingénument, perpétue ( cf Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation ).
3. Stress, pénibilité, urgence, dépendance aux nouvelles technologies, flexibilité, disponibilité, précarité, harcèlement relationnel… on ne compte plus les effets délétères de la condition postmoderne du travail qui démentent cruellement les perpectives idylliques d’un Jean Fourastié au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
Le passage de la civilisation industrielle à une société de services -où la relation à autrui se substituerait à la relation aux choses et aux objets-, devait signifier l’amélioration définitive de l’existence du travailleur…
Perspectives largement partagées et relayées par le conformisme de certains milieux économiques et universitaires…
Mais démenties par les faits…
4. La recherche du profit maximum pour mieux satisfaire les exigences du Marché devenu idole, l’optimisation des ressources humaines, les nouvelles techniques de gestion, l’informatisation, la rationalisation et la surveillance des postes de travail semblent plutôt constituer pour beaucoup de serfs salariés à la rémunération dérisoire -les “collaborateurs"-, un néo-stakhanovisme, un nouvel enfer…
Productivité, Rentabilité, Solvabilité sont les enfants légitimes de l’Economie de marché , terme euphémisé ( cf J.F. Galbraith, Les mensonges de l’économie, 2005 ) pour une exploitation planétaire débridée et vraisemblablement pérenne.
Loin d’être abolie par les sciences de la gestion et par la vertu de l’économie politique, la servitude a seulement changé de visage.
Elle est devenue plus… rationnelle.
Et la “gouvernance d’entreprise", nouveau despotisme célébré par la plupart des éditorialistes, règne sans partage sur des sociétés civiles marchandes aux mains d’oligarchies de financiers, de managers, de conseils d’administration, de mafias et de quelques ” Nobels “… dont la fonction est de donner une caution ” scientifique ” et morale à un processus dont on ne voit pas qu’il soit à la veille de s’interrompre…
Il est vrai toutefois que certains puisent dans cette condition une ” raison de vivre ” et que la bête de labeur ( cf Heidegger, L’essence de la Technique ) dispose désormais de loisirs et de droits pour… indéfiniment reconstituer sa force de travail…
MARX OU MANDEVILLE ?
On connaît ce texte savoureux des Théories sur la plus-value où Marx développe d’une plume alerte une manière d’apologie du crime à la fois scandaleuse et irréfutable :
… le criminel ne produit pas seulement des crimes, il produit aussi le droit criminel, et par suite, le professeur qui fait des cours sur le droit criminel ; le criminel produit en outre toute la justice criminelle, les sbires, les juges et les bourreaux… et chacune de ces différentes branches professionnelles qui constituent autant de catégories de la division sociale du travail, développe différentes facultés de l’esprit humain, créant de nouveaux besoins et de nouvelles manières de les satisfaire… La torture à elle seule a suscité les inventions mécaniques les plus ingénieuses et elle a occupé une masse d’artisans honorables à la production de ses instruments…
On connaît moins Bernard (de) Mandeville, ce médecin hollandais, auteur satirique et économiste connu comme diabolique docteur de paradoxes..
Les deux Auteurs se distinguent pourtant comme aussi bien se partagent l’ironie et l’humour.
Tentons un parallèle.
Marx est un homme de science, un théoricien critique de l’économie politique ( valeur, monnaie, composition organique du capital, plus-value, rotation du capital, incidence de la technologie sur la productivité, la concurrence, baisse tendancielle du taux de profit, logique des crises … ) qui met sa connaissance au service d’une foi et d’une vision sociale utopique.
Sa pensée ressortit à la sotériologie. C’est une pensée du salut.
Sa vision de l’"Histoire", globale, totalitaire, finaliste, systématique, de sensibilité socialiste, et sa conception du temps demeurent étroitement linéaires, évolutionnistes, progressistes.
Volontiers provocateur, Mandeville paraît plus… prosaïque. C’est un psychologue d’inspiration augustinienne, bien qu’à la réputation de gai compagnon, un analyste qui ne nourrit aucune illusion quant à la possibilité d’une amélioration du sort de l’humanité par une révo-lution sociale et la généralisation… du chauffage au gaz.
C’est pourquoi il adopte dans sa Fable des abeilles où les vices privés font le bien public le ton plaisant et détaché qui sied au point de vue métahistorique qu’il fait sien.
Marx analyse le crime comme l’un des moteurs de l’histoire.
Sa lecture est scandaleuse certes mais profondément moralisante.
C’est au regard d’une téléologie rationaliste de nature hégélienne qu’il relève l’apparent paradoxe de la violence créatrice.
Si, à proprement parler, il ne développe pas un “éloge du crime", c’est qu’il reste prisonnier de la vision de son maître, Hegel. Le crime est une “ruse de la raison” dont le développement dialectique - la fameuse “Aufhebung"- mènera nécessairement à son dépassement et à son abolition.
L’antienne est bien connue.
Non seulement des sectaires du messianisme et de l’eschatologie politique mais aussi des générations de potaches et d’étudiants français formatés par la dissertation en trois point ( thèse, antithèse, synthèse ou encore affirmation, négation, négation de la négation )…
En matière de crime, Marx, métaphysicien rationaliste, moraliste et penseur édifiant, est donc un … abolitionniste.
Bernard Mandeville est beaucoup plus réservé. Il se contente de relever le fait du Mal et d’en analyser objectivement ou cyniquement les conséquences, notamment les aspects positifs pour toute espèce de développement social et non pas simplement -perspective de Marx-, pour les seules sociétés de production marchande:
…Ce que nous appelons, dans ce monde, le mal, aussi bien moral que naturel, c’est le grand principe qui fait de nous, des créatures sociales, la base solide, la vie et le soutien de tous les métiers et de toutes les occupations sans exception ; c’est ainsi que nous devons chercher la véritable origine de tous les arts et de toutes les sciences; et du moment où le mal cesserait, la société devrait nécessairement se dégrader, sinon périr complètement…
C’est la convoitise, la recherche du profit par des agents économiques égoïstes et calculateurs, ainsi que la vanité, le désir de reconnaissance, qui constituent les ressorts de la prospérité et de l’opulence.
Le désintéressement véritable, l’altruisme authentique, la charité chrétienne seraient la ruine de l’industrie et du commerce…
La “sociabilité naturelle", l’"instinct moral", la “sympathie", le “principe inné de justice et de vertu” ne sont que fictions philosophiques, mensonges et hypocrisie. L’ existence mondaine ne peut être vertueuse, l’être humain étant livré à son amour propre, à son plaisir, à son intérêt.
Marx appréhende le mal -notamment ce qu’il nomme l’ “aliénation” -soit l’exploitation de l’homme par l"homme-, en procureur pour en mieux anathématiser les “responsables” supposés.
Mandeville l’étudie pour en montrer … non seulement la fécondité mais aussi la nécessité.
Le vice ( ou encore l’"exploitation” ) est -selon lui- le propre de l’homme au double sens : logique, définitionnel d’une part, et au sens ontologique d’autre part, comme fondement de la nature et source de la culture humaine.
On comprend pourquoi sa fable fut mise à l’index et brûlée par le bourreau en 1645…
A propos du dilemme de… métaphysique politologique opposant libertariens et communautaristes…
1. Une ” société juste ” est l’ expression d’ un genre littéraire : l’utopie sociale.
Une Idée de la raison pure pratique ( au sens de Kant… )
Un rêve.
Une société sans contradictions, pacifiée selon le fantasme de l’irénisme politique. ( le “dimanche de la vie” après l’Histoire et la tragédie… selon Hegel relu et commenté par Kojève et son éditeur… Raymond Queneau.)
L’idylle.
Cité platonicienne, Oumma et Califat musulman, Cité du soleil, rêves saint-simoniens, Paradis communiste/fasciste/hitlérien, Vision républicaine libérale/sociale-démocrate/écologique…
Autant de paradigmes, de songes totalitaires:
-où les singularités, les différences empiriques seraient composées dans un ensemble “harmonieux” ;
-où la partie prendrait place dans la totalité qui lui conférerait signification et valeur ;
-où justice commutative, justice distributive et discrimination positive, l’ échange réglé par le Droit et le Mérite reconnu par l’Autorité constitueraient les fondements d’un Ordre pacifié.
2. Mais il n’y a de fait ni “Société “, ni “Justice” réalisées.
Ce ne sont que des fantasmes d’intellectuels, des idées et des valeurs, des fictions devenues Idoles que l’individu devrait respecter sinon vénérer et auxquelles il lui faudrait se subordonner, voire se sacrifier.
La Société est tout, tu n’es qu’à travers elle, que par elle, que pour elle … tel est l’impératif catégorique, le credo du totalitarisme communautaire et sociétaire.
Et le Ministère public, à l’audience, de défendre les “intérêts généraux de la Société “…
Ce qui enveloppe le postulat de l’existence d’un “bien commun “.
-Quelle est la valeur de cette idée ?
Une réponse parmi tant d’autres et qui substitue l’analyse des faits aux fictions politologiques…
Il n’existe aucune entité consistant dans un bien commun uniquement déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d’accord ou puissent être mis d’accord par la force convaincante d’arguments rationnels, affirmait ainsi J. Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie ).
Et il ajoutait : … le bien commun doit nécessairement signifier des choses différentes pour des individus et des êtres différents.
En effet…
Dans l’Idéologie allemande, Marx en donnait la raison et y décelait l’origine de l’Etat :
C’est justement cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif a prendre, en qualité d’ Etat, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire…
Poser enfin comme postulat qu’il existe une réalité comme “l’intérêt général ” suppose qu’on se situe dans le cadre philosophique d’une vision holistique de la société, par exemple la “nation ” ou , ce qui est plus d’actualité, la prétendue “fédération internationale des peuples libres “, perçue comme une totalité, un être objectif s’imposant aux citoyens qui en sont les membres.
Cf les thèses de la Nouvelle Droite des années Quatre-vingts. ( cf Nouvelle Ecole et Alain de Benoit )…
On voit que les hégéliens de droite et les hégéliens de gauche, animés d’un même souci totalitaire et solidariste, peuplent le purgatoire sociétaire de leurs bonnes intentions…
3. Quant à la politique des “intellectuels”, ces natures inquiètes et brouillonnes ” (Descartes, Discours de la méthode, 3), ceux qui prétendent naïvement ” faire le bonheur d’autrui”, -car ils savent, eux, ce qu’est la définition réelle et non pas simplement nominale du bonheur individuel et collectif -, est-elle autre chose que le substitut de la religion.
A destination de quelques nigauds et des crédules..
Une sotériologie dont ils se proclament les Grands prêtres… la “crise” (sic) du “système capitaliste” (resic) se substituant à la détresse et à la vulnérabilité de la créature…
Comme s”il existait quoi que ce soit tel un “système ” capitaliste… ce qui revient à constituer les relations économiques en jugement analytique, à substituer la nécessité à la contingence dans la lecture et l’interprétation de l’événementiel…
4. Enfin, pour ce qui est des inégalités, de nature et de convention, comment ne pas voir qu’elles sont l’ordinaire des relations humaines.
Tout simplement parce que le réel est une fonction ontologique de… singularité.
Tout être désire persévérer dans son être, constataient Spinoza puis Nietzsche. L’égocentrisme ( représentations et affections ) est le fondement du comportement du vivant comme il est bien la source -fût-elle dissimulée- de ses valeurs.
Vivre c’est exploiter, être exploité, parasiter, être parasité ou encore tenter stratégiquement la symbiose.
Et c’est.. reproduire indéfiniment le processus..
La lutte des classes n’est qu’un cas particulier de la lutte des places… depuis l’origine de la vie, cette immense et indéfinie… chaîne alimentaire.
Irréductiblement, quoiqu’en pensent les auteurs de contes bleus et les utopistes ( par exemple John Rawls ).
Encore faut-il avoir l’honnêteté intellectuelle et le courage de l’admettre…
Ce qui fut la cas d’Homère et des Tragiques grecs, d’un Thucydide, d’un Machiavel… et même d’un Pascal mais certainement pas de l’auteur des Principes de la philosophie du droit dont les évagations politiques qui séduisent tant les statolâtres modernes et contemporains ne furent que le développement d’une pure spéculation gnostique (cf les trois catégories spéculatives tressées en série dans le contexte du réalisme conceptuel, cette faute de logique, ce pur verbiage : Die Weltgeschichte ist das Weltgericht, l’”esprit du monde” incarné dans l’”Histoire” est le “tribunal du monde” )…
Que veut dire Hegel avec son ” Esprit” ? demandait Victor Cousin… Question aussi judicieuse qu’impertinente.
Une remarque incidente, pour terminer, à destination de ceux qui cherchent leur inspiration chez les Anciens : peut-être vaudrait-il mieux consulter Antisthène qu’Aristote…
QUE L’ARGENT ET LA SPECULATION SONT LES SOURCES DE L’ ÊTRE
… Ce qui distingue un billet faux d’un billet vrai ne dépend que du faussaire.
Un homme passait en justice accusé de faux, et deux billets portant les mêmes numéros étaient sur la table du juge.
Il fut absolument impossible de les distinguer.
-De quoi m’accusez-vous ? disait-il… Où est le corps du délit ?…
Paul Valéry, Tel Quel
***
Ubudore à Philopata, salut !
Ton dernier et véhément courrier m’interroge sur l’attitude du ‘pataphysicien face à l’ assez ordinaire manie d’ enrichissement et à la contemporaine folie de spéculation …
A ceci je réponds que les ‘pataphysiciens qui sont habituellement regardés comme des blasphémateurs ne méprisent pas plus qu’ils ne vénèrent la puissance de l’argent. Aussi éloignés de l’idolâtrie que de l’anathème ils ont la confiance de citer en leur faveur l’ Auteur quelque peu négligé des Théories sur la Plus et… la Moindre Value.
1. L’argent -comme l’affirma jadis Karl Marx, Capital 1, 1. est équivalent général, forme de la valeur et moyen de circulation des marchandises.
Il est ainsi et tout à la fois Egalité réalisée, Esprit du monde en acte et Entremetteur universel…
-Equivalent général, il est puissance alchimique dont la vertu magique rapproche les choses les plus éloignées et avoisine les objets les plus hétéroclites.
Tout ce qui est se mesure en lui et par lui. Rien ne saurait déroger à sa puissance d’ assimilation.
-Forme de la valeur, il recouvre la matérialité de tout bien du nimbe fétichisé de la fonction monnaie. Il est l’aura qui cerne les choses et le prestige qui précède ceux qui les possèdent.
Sortilège social, il est donc le grand enchanteur du monde.
-Moyen de circulation des marchandises, “courtisane universelle” il favorise les échanges, développe le commerce et… la spéculation.
2. S’il ne donne pas l’être, -mais qui peut se targuer d’ un tel pouvoir ?… du moins le simule-t-il….
Car il n’a de cesse de stimuler la simulation… Et comme l’être n’ est qu’un mot créé par la fonction-imagination représentative de l’événement, de tout événement !… il est bien - à jargonner selon le lacanien galimatias, le substitut du Signifiant qui manque à la place, le signifiant sans référent, le signifiant … de rien.
Générateur de simulacres, sophiste brillant, maître des apparences et Apparence lui même, scintillant, éclatant, “sonnant et trébuchant “, il assure de surcroît les imputations et consacre les réputations. De telle sorte qu’aux yeux d’ autrui et par sa seule vertu je suis ce que je ne suis pas, je peux ce que je ne peux pas.
3. Diabolique, il se joue de tous et de tout, bouleverse les repères et renverse les positions acquises.
Anarque, il se rit des valeurs.
En toute désinvolture…
Agent baroque d’ovidiennes métamorphoses, il transforme ainsi puissances et impuissances en leurs contraires.
4.C’est pourquoi Richesse ou Pauvreté signifient certes voir mais surtout… être vu.
Par lui et au delà : à travers lui.
Il vérifie ainsi la proposition fameuse de Berkeley : Etre, c’est percevoir ou être perçu…
Dis moi ce que tu représentes, je te dirai qui tu es…
5. L’être, avant le dire, c’ est donc toujours déjà l’avoir…
Sempiternelle mais incontestable et irréductibe banalité…
Et contre toutes les protestations morales -jusques et y comprises celles de Marx-, justifiée.
De fait le mouvement d’humeur éthique n’y peut rien : l’argent est bien le révélateur de l’être.
6. Signe des choses il en est de surcroît la métaphore, la valeur.
Ainsi n’est-il aucunement la puissance aliénée de l’ Humanité, comme l’ affirmaient l ‘Auteur de La sainte Famille et ses sectateurs … puisqu’ il n’existe -comme le lui avait déjà objecté Max Stirner, aucune essence de l’Humanité … cette pure hallucination idéologique…
Car le terme d’Humanité ne désigne -n’ en déplaise aux (néo) kantiens et autres dévots-, qu’un concept de classe, une simple catégorie logique.
7. De surcroît voleur et malicieux … violeur des valeurs, l’argent leur dérobe leur vertu d’usage au profit de leur capacité d’échange.
Echangiste et changeur, il n’a donc de cesse de les déniaiser…
Pèrubuesque Avaleur des Valeurs enfin, il nargue à leur grand dam la confrérie des bigots des Saintes Normes : l’authentique, le naturel, la sincérité… l’être.
Car si tout est artifice et si la nature n’ est qu’un mythe, l’argent n’est-il pas lui même et par excellence… l’Artifice et l’artificieux Artificier ?…
Il est donc le Démiurge universel, au sens grec le Poète, la raison insuffisante de toute chose, la quasi-ontologique vertu qui donne -comme tu l’as pressenti, impérieux ami-, l’ existence et le pouvoir.
En conséquence de quoi le prudent ‘pataphysicien en prend acte et en tire pour lui même les adéquates leçons…
*
N’oublie pas toutefois que le mot si fécond de spéculation désigne aussi et surtout au sens second -mais non pas secondaire-, l’enchantement des pensées.
Ainsi, Alpha et Omega, source miraculeuse des artifices, est-elle pour les humains l’ origine des mondes empiriques et des univers parallèles, l’aliment de leurs désirs, l’ énergie de toutes leurs Visions et autres utopies.
C’est pourquoi, cher Philopata, amateur de Spéculations et spéculateur né, le ‘pataphysicien, gardant un oeil sur l’évolution des cours de la Bourse aux Idées, veillera à développer et à capitaliser sans retenue et sans vergogne son portefeuille de titres… spéculatifs.
En toute innocence…
Et aux yeux du monde comme par devant lui même il ne se reconnaîtra qu’ un seul -quoique selon certains- scandaleux impératif catégorique :
Enrichissez-vous ! …
Sois donc avisé dans tes visionnaires fréquentations … Abrite toi des idolâtres de Marotte tout autant que des dévots de la chose chrématistique… Et sache choisir à bon escient les belles que tu courtiseras… mais sans te perdre dans le piège de leurs séduisants labyrinthes.
Car si le monde de l’Ascience est indéfini, n’oublie pas que la vie est trop brève pour encourir le risque de nous y égarer.
Porte-toi bien, Ton Ubudore.
Le langage
1. Définition 1 ( Stipulons que ) Par langage nous entendons tous les phénomènes d’expression et non pas la parole articulée qui est un mode dérivé et secondaire. J.P. Sartre, L’Etre et le Néant, 3.3.1.
2.1. Définition 2 ( Précisons que ) Tout langage comporte deux aspects, l’un supra-individuel, la langue (…) l’autre, individuel, la parole … Delay et Pichot, Abrégé de Psychologie.
2.2. Précision ( et qu’ ) une langue est un système de signes en nombre nécessairement limité, qui doivent s’associer ou se combiner d’après certaines règles et qui sont destinés à fournir à l’homme les moyens d’exprimer ses sensations, ses idées, ses sentiments et ses passions. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances…
2.3. Précision 2 ( et que ) … la langue ne se confond pas avec le langage, elle n’en est qu’une partie déterminée, essentielle, il est vrai. C’est un produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus… Elle est la partie sociale du langage, extérieure à l’individu, qui à lui seul ne peut ni la créer ni la modifier ; elle n’existe qu’en vertu d’une sorte de contrat passé entre les membres de la communauté… La langue est un système de signes exprimant des idées, et par là, comparable à l’écriture, à l’alphabet des sourds-muets, aux rites symboliques, aux formes de politesse. (…) Elle est seulement le plus important de ces systèmes. F. de Saussure, Cours de linguistique générale.
3.1. Fonction Le langage (…) fournit à la conscience un corps immatériel où s’ incarner. H. Bergson, l’Evolution créatrice.
3. 2. … il est structure immatérielle, communication de signifiés, remplaçant les événements ou les expériences par leur “évocation"… E. Benvéniste, Problèmes de linguistique générale.
… système de signes sans rapport matériel avec ce qu’ils ont pour mission de signifier. Cl. Lévi-Strauss, Entretiens avec G. Charbonnier.
3. 3. ( Il est ) la conscience réelle, pratique, existant aussi pour d’autres hommes. K. Marx, Idéologie allemande.
3. 4. ( et ) … l’instrument immédiat, fait pour être immédiatement dépassé vers la chose, dont chaque mot est un schème opératoire et l’objet dépassé vers le concept. J.P. Sartre, Cahiers pour une morale.
3. 5. ( Précision ) Entendons par là, très largement, la faculté de représenter le réel par un signe et de comprendre le signe comme un représentant du réel, donc d’établir un rapport de signification entre quelque chose et quelque chose d’autre. E. Benvéniste, opus cité.
…Employer un symbole est cette capacité de retenir d’un objet sa structure caractéristique et de l’identifier dans des ensembles différents. C’est cela qui est propre à l’homme et en fait un être rationnel. ibidem.
4. 1. Fécondité ( langage et pensée ) Cette capacité symbolique est à la base des fonctions conceptuelles. La pensée n’est rien d’autre que le pouvoir de construire des représentations des choses et d’opérer sur ces représentations. Elle est par essence symbolique. ibidem
4. 2. Langage et vérité ( Ainsi ) La totalité des propositions est le langage. L. Wittgenstein, Traité logique-philosophique.
5. 1. Acquisition 1 L’acquisition du langage est une expérience qui va de pair chez l’enfant avec la formation du concept et la conception de l’objet. Il apprend les choses par leur nom. Il découvre que tout a un nom et que d’apprendre les noms lui donne la disposition des choses. E. Benvéniste, ibidem.
5. 2. Acquisition 2 Etrange apprentissage du langage.
Les premiers cris ne sont que des effets mécaniques produits par le fonctionnement du corps. Même les premiers mots ne sont pas encore des paroles. L’enfant n’en découvre la réalité autonome que par le mensonge. Alors le mot est utilisé pour lui même : il devient signification. Jeu ou hasard, peu importe : l’enfant dit bobo. Aussitôt ( et bien qu’il n’ait ressenti aucune douleur ) se produit magiquement le déclanchement de toute la sequelle des cajoleries et consolations sucrées. On conçoit qu’après cette découverte, l’enfant recommence l’expérience pour bien s’assurer de la merveilleuse efficacité du Mot. Et s’il aime tant mentir ( cette joie dans les yeux ), c’est qu’ il savoure le bonheur de la puissance et de l’intelligence kabbalistiques : le verbe est créateur.
C’est par cette tortueuse voix que s’exprime le vrai. Julien Torma Euphorismes.
6. Conclusion philosophique :
6. 1. Langage et ordre symbolique. Constat 1 ( Ainsi ) … L’ homme vit, pour ainsi dire, dans une nouvelle dimension de la réalité… Il ne vit plus dans un univers purement matériel, mais dans un univers symbolique. Le langage, le mythe, l’art, la religion sont des éléments de cet univers. Ce sont les fils différents qui tissent la toile du symbolisme, la trame enchevêtrée de l’expérience humaine… L’homme ne peut plus se trouver en présence immédiate de la réalité ; il ne peut plus la voir, pour ainsi dire, face à face… Loin d’avoir rapport aux choses mêmes, d’une certaine manière, il s’entretient constamment avec lui-même. E. Cassirer, Essai sur l’homme.
6. 2. Dissimulation ontologique. Constat 2 ( De surcroît ) Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons le plus souvent, à lire les étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots ( à l’exception des noms propres ) désignent des genres… Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu…. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions pour tous les hommes.
Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles. H. Bergson, Essai sur le rire.
6.3. Dissimulation ontologique. Constat 3 ( Enfin ) Les désignations et les choses coïncident-elles ? Le langage est-il l’expression adéquates de toutes les réalités ?… La “chose en soi” ( ce serait justement la pure vérité sans conséquence ), même pour celui qui façonne la langue, est complètement insaisissable et ne vaut pas les efforts qu’elle exigerait. Il désigne seulement les relations des choses aux hommes et s’aide pour leur expression des métaphores les plus hardies ! Transposer d’abord une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à nouveau transformée en un son articulé ! Deuxième métaphore. Et chaque fois saut complet d’une sphère dans une sphère tout autre et nouvelle…
… l’ X énigmatique de la Chose en soi est prise une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé… F. Nietzsche, Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral.
7. 1. Conclusion ‘patasophique.
Pourtant La parole a été donnée aux hommes pour dissimuler leur pensée. Talleyrand-Périgord, Mémoires.
Et Le langage est le point de départ (et d’arrivée) de toutes les aberrances. Sur l’être «On» et le langage, Cahiers du Collège de ‘pataphysique, décervelage 84.
Centons ‘patasophiques
Philosophie pataphysique, chrestomathie
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