Le travail n’est-il que servitude ?
1. La servitude définit un état de dépendance totale, sous l’effet d’une contrainte matérielle et / ou morale.
L’asservissement, l’assujettissement, l’esclavage, l’ilotisme… autant d’expressions de l’obéissance forcée de quiconque, “taillable et corvéable à merci", doit soumettre sa volonté à un tiers afin d’assurer son existence… et la sienne propre.
2. L’homme, comme tout autre être vivant, est domestique de la vie…
Il subit les contraintes du corps et du milieu naturel.
Mais il doit également se plier aux conditions matérielles, sociales et historiques de l’exploitation de la Terre.
Et cette servitude -indexée à la satisfaction des besoins et à la discipline de la division technique et sociale du travail-, se perpétue de génération en génération, au sein de rapports de production qui en définissent les modalités concrètes ( cf Karl Marx, Capital et Théories de la Plus-value ).
La mort seule, ou quelque catastrophe, met fin au processus ; processus que la procréation -dans l’ inconscience de ses conséquences-, ingénument, perpétue ( cf Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation ).
3. Stress, pénibilité, urgence, dépendance aux nouvelles technologies, flexibilité, disponibilité, précarité, harcèlement relationnel… on ne compte plus les effets délétères de la condition postmoderne du travail qui démentent cruellement les perpectives idylliques d’un Jean Fourastié au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
Le passage de la civilisation industrielle à une société de services -où la relation à autrui se substituerait à la relation aux choses et aux objets-, devait signifier l’amélioration définitive de l’existence du travailleur…
Perspectives largement partagées et relayées par le conformisme de certains milieux économiques et universitaires…
Mais démenties par les faits…
4. La recherche du profit maximum pour mieux satisfaire les exigences du Marché devenu idole, l’optimisation des ressources humaines, les nouvelles techniques de gestion, l’informatisation, la rationalisation et la surveillance des postes de travail semblent plutôt constituer pour beaucoup de serfs salariés à la rémunération dérisoire -les “collaborateurs"-, un néo-stakhanovisme, un nouvel enfer…
Productivité, Rentabilité, Solvabilité sont les enfants légitimes de l’Economie de marché , terme euphémisé ( cf J.F. Galbraith, Les mensonges de l’économie, 2005 ) pour une exploitation planétaire débridée et vraisemblablement pérenne.
Loin d’être abolie par les sciences de la gestion et par la vertu de l’économie politique, la servitude a seulement changé de visage.
Elle est devenue plus… rationnelle.
Et la “gouvernance d’entreprise", nouveau despotisme célébré par la plupart des éditorialistes, règne sans partage sur des sociétés civiles marchandes aux mains d’oligarchies de financiers, de managers, de conseils d’administration, de mafias et de quelques ” Nobels “… dont la fonction est de donner une caution ” scientifique ” et morale à un processus dont on ne voit pas qu’il soit à la veille de s’interrompre…
Il est vrai toutefois que certains puisent dans cette condition une ” raison de vivre ” et que la bête de labeur ( cf Heidegger, L’essence de la Technique ) dispose désormais de loisirs et de droits pour… indéfiniment reconstituer sa force de travail…
L’usage de la raison est-il une garantie contre l’illusion?
1. L’illusion, la foi, l’imagination sont objets de la critique philosophique qui les définit comme des puissances trompeuses en regard de la seule puissance susceptible de décrire l’Être et d’apporter certitude et vérité : la raison.
Béatrice, Délie, Laure et Dulcinée des philosophes…
La philosophie se prétend passage du mythe, du poétique, au rationnel.
2. Est-ce bien pertinent et qu’est-ce que la raison ?
-correspondance du discours et de l’Être ( Aristote, Thomas d’Aquin ) ;
-faculté inhérente au sujet humain de juger -le rationnel- et de se déterminer -le raisonnable- ( Cicéron, saint Augustin, Descartes, Bossuet, Malebranche, Kant… ) ;
-aptitude à dominer la nature ( Descartes );
-ou encore, à la manière contemporaine, pensée techno-scientifique.
La raison est une notion polysémique qui, par sa richesse et son histoire, est devenu un concept flou.
3. Et dont la valeur a été contesté de différents points de vue par l’irrationalisme :
-Bergson conteste qu’elle puisse -en tant que puissance discursive-, parvenir à la connaissance des qualités sensibles.
-Nietzsche y décèle le refus du tragique et une attitude existentielle contraire à la vie.
-le relativisme sociologique la réduit à une forme de la pensée humaine parmi d’autres, propre à la culture occidentale.
-Heidegger la définit comme moment d’une ” histoire de l’être “.
-Il y a de l’indicible, du contingent, du hasard, du particulier, du singulier, de l’irrationnel affirment les ‘pataphysiciens pour lesquels -et suivant les analyses kantiennes de la Dialectique transcendantale-, la Raison n’est qu’illusion dogmatique, précritique, spéculative et inconsciente de soi.
4. Si la raison -se leurrant sur elle-même, incapable d’authentifier son territoire, ses limites, ses aptitudes-, est elle-même illusion, voire l’illusion par excellence, comment cette puissance trompeuse ( Pascal ) pourrait-elle prétendre dans son usage à se constituer en garantie contre les illusions ?
la pensée de la mort a-t-elle un objet ?
Le mythe, le conte, la nouvelle, le poème symphonique, l’image… constituent la mort en thème de leur représentation.
1. De quoi parle-t-on quand on parle de la mort ?
-En premier lieu de la mort des autres :
on meurt, ils meurent; mort anonyme, mort en troisième personne (cf. Heidegger / Jankélévitch ).
-Puis du deuil cruel qui me ravit mes proches, ceux qui me sont chers.
Expérience de l’amputation, de la déchirure. Expérience de l’horreur. Effet de disparition, d’annulation. Incompréhensible rupture qui échappe à toute interprétation. Tragédie absolue, pensée du désastre.
Révélation ontologique de la contingence et de la précarité de tout existant.
Fragilité impensable des êtres et des choses.
Ainsi : Nous sommes dus à la mort, nous et nos choses ( Horace ).
Secret à ne jamais révéler aux vivants, ainsi que le montre la Barbe bleue ( Les frères Perrault ).
-Je peux enfin évoquer ma mort, cet événement singulier, cet hapax ; cependant que je ne peux en avoir l’expérience directe mais seulement oblique, biaisée.
Peut-être aurai-je néanmoins l’expérience de mon agonie, de ces derniers moments de lucidité qui précèdent mon décès.
Si je meurs de mort naturelle. Si la conscience de cette agonie ne m’est pas dérobée par l’accident ou l’ extrême souffrance ou encore par l’ indiscrète sollicitude d’autrui.
Voire par l’acharnement thérapeutique de praticiens zélés…
2. La conscience est une fonction ainsi que le privilège du vivant ; la mort est le sarcophage -ce qui ronge les chairs- du défunt ( selon l’étymologie : celui qui n’a plus de fonction ).
La pensée de la mort est donc extérieure à son objet.
Cet étrange objet qui n’est qu’un objet de pensée, une représentation plus ou moins émouvante. Voire un complexe de fantasmes ( cf. Epicure, Lucrèce ).
Paradoxe de la pensée de la mort qui a bien un objet mais qui est privée de référent.
3. Penser la mort est donc occasion de méditation sur l’être, sur le changement, sur l’entropie, sur la finitude, sur la discontinuité et la catastrophe. Sur la tragédie.
Sur cet événement extraordinaire et banal auquel il n’est pas en mon pouvoir d’échapper.
Pensée métaphysique.
Penser la mort, c’est aussi relever ses mises en scènes, ses rituels, les images et les symboles qui l’accompagnent.
Pensée de la perte, du supplice, de la dilapidation, de la part maudite de l’existence ( cf. Bataille ).
Pensée anthropologique.
Penser la mort, c’est enfin dégager une leçon de ténèbres désenchantée, c’est en déduire les conséquences existentielles adéquates à une existence plus disciplinée, plus surveillée, mieux maîtrisée.
Autoédification.
L’oeuvre d’art nous met-elle en présence d’une vérité à découvrir par d’autres voies ?
1. la portée de l’oeuvre d’art, sinon sa fonction, serait de manifester la vérité …
Thèse avancée notamment par Martin Heidegger.
Et qui enveloppe la confusion volontaire des catégories de vérité et de réalité, de vérité et d’être.
L’art serait dévoilement et dés/occultation -aléthéia.
Le vrai -la chose en sa vérité- préexisterait à l’expérience -banale perception ou montage scientifique plus élaboré.
Et le poète, tel un mage, serait le médium privilégié de cette extraordinaire apparition.
2. Il est possible de refuser cette réduction mystique de la vérité à l’être, de la logique à l’existence, du poétique au métaphysique.
Quel que soit le moyen d’expression employé -littéraire, plastique, musical, dramatique, chorégraphique, cinématographique ou autre… l’oeuvre est moins une révélation -terme mystico-théologique-, qu’une fiction.
Catégorie ontologique tout autant que poétique et qui signifie pour un type d’existence singulier faisant toute sa place à l’imaginaire qu’on ne confondra toutefois pas avec l’irréel.
L’oeuvre d’art dévoile moins qu’elle ne constitue un univers supplémentaire de formes et de signes agencés selon le cas de façon plus ou moins originale par le moyen d’ une grammaire spécifique.
Et plus originale qu’originaire ; non pas reflet d’une réalité arbitrairement confondue avec la vérité mais inédit ajout à la banalité du réel.
Il y a un cogito cartésien, un sentiment de l’effort biranien, une évidence de la liberté propre à Lequier.
Trois philosophes, trois points d’appui où s’enracine une méditation à chaque fois aiguë, originale et décisive.
De la même manière il y a un “commencement absolu” (Ricoeur) conradien.
Il a pour nom : l’horreur.
L’horreur joue chez Joseph Conrad un rôle similaire au concept d’angoisse heideggerien ( Qu’est-ce que la métaphysique ? ). Concept transposé poétiquement après avoir été porté à incandescence.
Ainsi Au coeur des ténèbres est-il le récit d’une initiation et surtout d’une découverte : le dévoilement du centre généralement insoupçonné de l’existence, au sens propre : son “coeur".
Mais alors que la ténèbre signifie pour la mystique négative l’envers déchu d’un eden, d’une rédemption toujours possible et comme écrite à l’encre sympathique, la ténébre selon Conrad est définitive, massive, sans pardon.
L’horreur est d’ailleurs une notion ambiguë.
Elle désigne un état de conscience proche de la terreur sacrée. Ce fut longtemps et au premier chef un sentiment religieux -à la fois fort et trouble-, qualifiant les phénomènes causant l’effroi mais aussi et simultanément l’admiration ( Fénelon ). A l’origine, dans l’horreur il y va du sacré. Le frisson éprouvé dans la transe est la marque d’une épiphanie ; celle du “tout autre", du dieu qui se montre (cf. Van der Leeuw / W. Otto).
L’horreur est donc apocalyptique, manifestation de l’absolu et de la terrifiante puissance. Horrible mais aussi… infiniment désirable.
L’angoisse heideggerienne est un état de moins haute tension. Un “sentiment ontologique", écrit le philosophe. Le révélateur de l’être par la reconnaissance soudaine de la présence du néant logé à même le réel. “Tout passe…”
Pour autant Heidegger ne se départit pas de son flegme ni de sa belle assurance. L’angoisse sera l’objet d’une très belle et très célèbre… conférence. Euphémisée, réduite par la litote de l’analyse, tenue à distance, désarmée, elle n’est plus guère que “ce dont on parle", un effet de langage.
Stimmung certes particulièrement intéressante à décrypter. Mais rien de plus…
Avec Conrad et Coppola ( Apocalypse now ) les choses deviennent infiniment plus sérieuses. Et aussi bien plus redoutables. De l’angoisse à l’horreur il y a certes -à reprendre le jargon de l’Ecole-, une différence spécifique de type conceptuel.
Mais il y a surtout une dénivellation existentielle suscitée par la certitude de la menace présente.
C’est la perception d’un danger aussi immédiat que permanent et sa reconnaissance, ( l’anagnorisis ) qui constitue l’essence de l’horreur. Je saisis ou plutôt je suis saisi par une évidence irréductible et incontournable ; je prends conscience du négatif, du mal abrité au coeur du réel, de la ténèbre constitutive de l’être.
Le réel se fait épouvantable.
De surcroît, l’horreur est -à pasticher Descartes-, horreur continuée…
D’où le cri ( Munch) ; d’où la peur panique, jusqu’à l’accès de folie ( Maupassant aux Catacombes de Palerme ).
D’où le vertige causé par un fantastique plus réel que le réel, jusqu’au réflexe de se précipiter dans l’abîme… Telle est -face à l’ insupportable-, la solution de Kurt, le héros de Conrad, transposée par Coppola : le suicide.
D’où aussi le rire comme diversion et stratégie de la banalité ( Gripari ).
D’où la stratégie nominaliste d’évitement par réduction thérapeutique du réel… à sa représentation et à son expression linguistique.
D’où par contre l’expérience du Pal chez Bataille. La volonté de garder les yeux bien ouverts… de temps à autre.
D’où enfin le style ‘pataphysique, ce libertinage de notre temps : prendre appui sur la réalité de l’horreur pour continuer à exister … insoutenable paradoxe.
En sommes-nous capables ? Sommes-nous à la hauteur du réel révélé ?
Philosophie pataphysique, chrestomathie
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