La critique de l’intelligence par l’intelligence aboutit aux conclusions suivantes :
1. Débilité et étroitesse de la raison humaine. Le monde excède notre conception. Notre science ne peut nous en donner qu’une figuration symbolique, à l’échelle humaine, bornée et sujette à révision.
2. Il est impossible d’établir la raison d’être de quoi que ce soit. Et le dogmatisme philosophique n’est qu’un illusoire acte de foi dans la puissance de la raison.
3. L’univers n’est pas un système complet et ne renferme pas de systèmes complets.
4. La contingence est la modalité de l’expérience. L’aléa, l’accident, la catastrophe et la crise sont l’ordinaire de l’univers représenté.
5. Prédominance du vouloir-vivre inconscient sur l’intelligence.
6. Présence des représentations obscures dans notre vie intellectuelle et morale.
7. Divergence de la logique intellectuelle et de la logique affective.
8. Divergence de la logique et du langage.
9. Fluidité insaisissable, incommunicable, intraduisible et inexprimable de notre subjectivité recouverte par notre personnalité sociale, superficielle et conventionnelle.
10. Malentendus et quiproquos sont l’ordinaire des relations sociales.
11. Confusion des idées morales, politiques, économiques ; variété indéfinie des usages, des coutumes et des moeurs.
12. Le monde n’est révoltant que pour une sensibilité candide assoiffée de vérité, de justice et de bonheur.
13. La conséquence pratique de l’argumentaire est l’égotisme esthétique, c’est-à-dire :
-l’affirmation de l’individualisme spectaculaire, attitude du contemplateur dégagé du monde de l’action, dédaigneux des intérêts, des croyances, des passions sur lesquels repose l’existence sociale, et qui ne considère la vie et la société qu’en tant qu’objets de curiosité.
-l’indifférence kuniste et la quiétude épicurienne de quiconque, affranchi des contraintes et des conventions, constitue la jouissance représentative en motif d’exister.
14. L’irrationaliste prend son parti de l’absence d’ordre, du désarroi cosmique, social et moral. Il ne souffre nullement de l’incohérence des choses. Il sourit aux chimères et aux idéaux rationalistes, aux idéologies artificielles, aux idéaux de convention, aux explications prétentieuses du passé, aux prévisions fallacieuses de l’avenir.
15. Il goûte à l’instantanéité et jouit du charme de la sensation présente.
16. Dédaignant la raison rigide et morose, sa musagète est la libre fantaisie.
Il ne participe pas.
Enfers ( Hadès /Perséphoné )
Récit.
Hadès est le dieu des morts.
Frère de Zeus et de Poséidon, il est l’un des trois maîtres qui se partagèrent l’empire de l’Univers après la victoire sur les Titans. Les Cyclopes l’avaient armé d’un casque qui, pareil à celui de Siegfried dans la mythologie germanique, le rendait invisible.
Le monde souterrain, les Enfers, le Tartare lui échut.
Il règne sur les morts et, cruel, ne permet à aucun de ses sujets de revenir parmi les vivants.
Auprès de lui se tient Perséphoné, fille de Démeter, enlevée par son oncle après qu’il lui eut fait absorber une graine de grenade pour l’accompagner au séjour des ombres.
Divagation.
L’Enfer relève de la géographie fantastique, de la théologie, de la psychologie, de l’esthétique et enfin de la morale.
Il exprime toute une gamme de préoccupations.
1. C’est avec l’Odyssée qu’apparaît une description du monde souterrain mentionnant le fleuve Achéron que doivent traverser les âmes guidées par le passeur Charon pour parvenir à l’empire des morts.
Visité par Ulysse, l’Hadès est décrit par Achille à son ancien compagnon comme le pâle simulacre du royaume des vivants. Régner sur les morts… mieux vaudrait, lui confie-t-il, l’existence misérable d’un laboureur exposé à la lumière du soleil…
Dialogue significatif qui exprime tout le sentiment homérique de la vie.
2. Concept théologique, l’enfer est le gouffre où, dans la représentation chrétienne, sont suppliciés les damnés.
Géographie fantastique fécondant l’imagination des poètes et des peintres, au tout premier rang desquels Dante et H. Bosch, il est par excellence le lieu des tourments éternels infligés aux pécheurs poursuivis par le courroux et la vengeance du Dieu.
Encore qu’il désigne surtout l’existence -chrétienne ou kantienne-, placée sous le signe de l’éthique, marquée par le prurit de la mauvaise conscience, l’obsession du péché, la crainte de la damnation et l’espoir in/sensé d’un prétendu salut qui font de la vie, pour l’homme de foi et pour l’homme moral… un authentique enfer.
Enfer qui est d’ici-bas avant que d’être -selon la logique du dogme et du fantasme- reporté dans l’au-delà.
3. Notion psychologique, l’enfer vaut selon différentes gnoses pour le désir, la jalousie, l’envie, les modes de l’avoir, les fantasmes de l’impossible possession ; exister, c’est n’avoir de cesse de se tourmenter.
Thèse gnostique, cathare, bouddhiste, thèse schopenhauerienne.
4. En contrepoint, entre complaisance et délectation, la représentation esthétisante d’Octave Mirbeau constitue le jardin des supplices en thème fin-de-siècle, scandaleux, pervers et séduisant.
5. Le libre esprit cultive les plaisirs et les jours du… paradis.
Ici et maintenant.
Délibérément, méthodiquement, saisissant le moment favorable -avec à-propos.
Opportuniste, il cultive l’art de savoir ce qui lui donne véritablement du plaisir, ainsi que l’écrit Samuel Butler ou encore l’art d’être toujours content tout en irisant l’existence ( R. Ruyer, sur Jean Paul Richter ).
Il fuit comme la peste les ennuyeux et les ressentimenteux, les professeurs de conscience et de mauvaise conscience.
Il est adepte du rasoir d’Occam, et sa si singulière lévitation se résoud à se défaire de l’excitation des affairés, à se dégager des révélations, des utopies, des chimères et autres pièges à fous des illuminés.
Mythologiques 2
Une idée peut-elle être neuve ?
1. Qu’est-ce qu’une idée ?
Une représentation, l’effet d’un effort mental, un terme, le signe d’une classe de particuliers empiriques obtenue par abstraction.
Une généralité empirique qui se forme par l’habitude du fait des similitudes constantes à tous les individus d’une espèce ou d’une classe donnée ( Bergson ).
L’idée est un jugement condensé ( J. Lagneau ).
C’est aussi l’hypothèse qui provoque l’expérience ( Cl. Bernard ).
2. D’où vient l’idée ?
-De mon expérience interne ; du monde extérieur ; de mon imagination créatrice.
Ainsi je sens par évidence immédiate que je suis ; que je pense ; que mes pensées se succèdent ; que je suis lié à un corps; que je puis vouloir et ceci indéfiniment.
Mais, notait déjà Descartes, je ne sais pas quel je suis moi qui suis pourtant certain que je suis…
-L’expérience du monde extérieur suscite d’autre part un flux ininterrompu de représentations que je puis ramener à l’unité de diverses formes conceptuelles pour les constituer en matière de plusieurs sciences.
-Je puis enfin imaginer des êtres fantastiques, des chimères ainsi que des licornes, des constitutions idéales ou encore un ou plusieurs dieux…
Et tous les ouvrages de l’art.
-Quant aux idées spéculatives ( ainsi les idées de Platon ), elles sont des concepts de la raison auxquels nul objet qui leur corresponde ne peut être donné dans les sens ( Kant ).
Ainsi les idées de moi-substance, de monde comme totalité des phénomènes, de Dieu.
3.Une idée sera dite neuve :
-si, inédite, inouïe, la relation qu’elle exprime est établie pour la première fois en raison de l’originalité de la pensée, de la sensibilité, de l’intuition, de l’imagination, de l’échelle d’observation de qui la compose.
-à chaque rappel ou réitération ; car elle n’existe qu’à chaque fois où elle se présente à mon attention dans toute son évidence et quand je la figure par un symbole verbal, un signe mathématique ou une image poétique.
Et il faut affirmer que le monde, ce monde, notre monde, n’est à strictement parler qu’un monde d’idées -effets de notre représentation ( cf. Berkeley, Schopenhauer ).
Car l’univers vécu est chose mentale ; et nul ne peut sortir de soi, c’est-à-dire du cercle de ses idées, de ses représentations ( cf. Jarry ).
-du fait que ce monde représenté peut être renouvelé et enrichi indéfiniment… par l’invention et la création dans tous les domaines où la fonction symbolique est en jeu.
la pensée de la mort a-t-elle un objet ?
Le mythe, le conte, la nouvelle, le poème symphonique, l’image… constituent la mort en thème de leur représentation.
1. De quoi parle-t-on quand on parle de la mort ?
-En premier lieu de la mort des autres :
on meurt, ils meurent; mort anonyme, mort en troisième personne (cf. Heidegger / Jankélévitch ).
-Puis du deuil cruel qui me ravit mes proches, ceux qui me sont chers.
Expérience de l’amputation, de la déchirure. Expérience de l’horreur. Effet de disparition, d’annulation. Incompréhensible rupture qui échappe à toute interprétation. Tragédie absolue, pensée du désastre.
Révélation ontologique de la contingence et de la précarité de tout existant.
Fragilité impensable des êtres et des choses.
Ainsi : Nous sommes dus à la mort, nous et nos choses ( Horace ).
Secret à ne jamais révéler aux vivants, ainsi que le montre la Barbe bleue ( Les frères Perrault ).
-Je peux enfin évoquer ma mort, cet événement singulier, cet hapax ; cependant que je ne peux en avoir l’expérience directe mais seulement oblique, biaisée.
Peut-être aurai-je néanmoins l’expérience de mon agonie, de ces derniers moments de lucidité qui précèdent mon décès.
Si je meurs de mort naturelle. Si la conscience de cette agonie ne m’est pas dérobée par l’accident ou l’ extrême souffrance ou encore par l’ indiscrète sollicitude d’autrui.
Voire par l’acharnement thérapeutique de praticiens zélés…
2. La conscience est une fonction ainsi que le privilège du vivant ; la mort est le sarcophage -ce qui ronge les chairs- du défunt ( selon l’étymologie : celui qui n’a plus de fonction ).
La pensée de la mort est donc extérieure à son objet.
Cet étrange objet qui n’est qu’un objet de pensée, une représentation plus ou moins émouvante. Voire un complexe de fantasmes ( cf. Epicure, Lucrèce ).
Paradoxe de la pensée de la mort qui a bien un objet mais qui est privée de référent.
3. Penser la mort est donc occasion de méditation sur l’être, sur le changement, sur l’entropie, sur la finitude, sur la discontinuité et la catastrophe. Sur la tragédie.
Sur cet événement extraordinaire et banal auquel il n’est pas en mon pouvoir d’échapper.
Pensée métaphysique.
Penser la mort, c’est aussi relever ses mises en scènes, ses rituels, les images et les symboles qui l’accompagnent.
Pensée de la perte, du supplice, de la dilapidation, de la part maudite de l’existence ( cf. Bataille ).
Pensée anthropologique.
Penser la mort, c’est enfin dégager une leçon de ténèbres désenchantée, c’est en déduire les conséquences existentielles adéquates à une existence plus disciplinée, plus surveillée, mieux maîtrisée.
Autoédification.
Est-il légitime de prendre la nature comme modèle ?
1. Un modèle est un patron, un idéal devenu objet d’imitation au regard de ses qualités ou de ses vertus.
La nature est un concept spéculatif.
Il désigne l’ensemble des êtres composant l’univers ( les Stoïciens, Goethe…), l’ordre qui est censé y être établi ( Spinoza / Malebranche / Leibniz ), le système de lois ( Newton / Laplace / Einstein… ) qui présiderait nécessairement à l’existence des choses et à leur succession.
La nature est éprouvée aussi bien dans le langage philosophique que dans la langage poétique comme une puissance maternelle, force active et génératrice ( Aristote, les Stoiciens, Paracelse, Diderot, Goethe, Novalis, Nerval, le Romantisme allemand… ).
Concept métaphysique, elle désigne de surcroît l’essence, les attributs, la condition propre d’un être, d’une chose.
Et plus particulièrement dans la sphère anthropologique le tempérament et le caractère ( Le Senne / Heymans et Wiersma ).
2. On demande s’il est fondé de prendre cette idée comme modèle.
Artificialisme et naturisme ou naturalisme se disputent la problématique.
Déroulons le tableau axiologique :
-les valeurs vitales -santé, puissance, beauté, fécondité… sont habituellement recherchées et parfois jusqu’à la folie. Lieu par excellence du fétichisme naturiste, idées et exigences régulatrices du comportement, elles générent toutes sortes de substituts, d’artifices, d’ersatzs.
Le naturel apparaît ici source et modèle.
Il faut suivre la nature ( Epicure, les Cyniques, Les Stoïciens ) mais en la corrigeant.
-le monde et les valeurs économiques, d’institutions et d’artifices, opposent la règle, la convention et le contrat à l’anarchie spontanée des agents intervenant sur le marché.
-la pensée et l’action politiques substituent la constitution et les lois de la société civile au chaos supposé de l’état de nature ( Hobbes, Locke, Rousseau, Rawls… )
-les moralistes condamnent habituellement l’égoïsme naturel propre au vouloir-vivre et subordonnent l’amour de soi au souci d’autrui et à l’impératif d’universalité ( Utilitarisme anglo-saxon / Kantisme ).
Les concepts de Loi naturelle et de Droit naturel ne signifient pas soumission au chaos empirique mais tout au contraire substitution de la “rationalité naturelle” -censée émanée de Dieu et formalisée par le Code- au désordre de la lutte de tous contre tous ( Locke ).
-l’art poétique canalise l’émotion, la transe et l’inspiration par la mise en scène et la mise en signes, par la formulation de canons académiques ( Aristote, Horace, Boileau, Valéry, l’Oulipo…).
-les religions prescrivent et ordonnent par leurs rituels, leurs liturgies, leurs disciplines, aux individus réunis en troupeaux.
Le Christianisme oppose le don gratuit de la Grâce et les sacrements à la corruption naturelle.
-la science s’efforce d’élaborer en un système de lois les invariants fonctionnels et statistiques observables dans la succession empirique des phénomènes.
-la philosophie prétend dévoiler par concepts la raison des choses ( Leibniz ).
Le médecin, l’économiste, le politique, le juriste, le moraliste, l’esthéticien, le prêtre, le scientifique, le philosophe enfin, se rejoignent ainsi dans leur prétention à l’intelligibilité, dans une entreprise commune de subordination du spontané au réfléchi, de l’immédiat au médiat, de l’intuition au concept, de la matière à la forme, du désordre à l’ordre, de la nature à la culture.
Dans cette optique, privilégier la nature, prendre la nature comme modèle ce serait régresser à l’inconscient, à la pulsion, au désordre, au hasard, au chaos -fût-il déterministe.
Or, quel que soit le domaine axiologique considéré, la matière et la forme, la nature et la culture, l’instinct et l’institution se mêlent, indissociables et complémentaires.
Ce sont des données nécessaires et incontournables de l’existence.
L’esprit désabusé, récusant toute espèce d’idolâtrie de la nature, met en forme comme tout un chacun mais à sa manière et pour sa délectation, dans sa vie et dans ses oeuvres, son propre chaos, -d’après des règles et des modèles choisis.
Philosophie pataphysique, chrestomathie
| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| << < | > >> | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 |
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 |
| 27 | 28 | 29 | 30 | |||