Catégorie: démocratie

Peut-on critiquer la démocratie ?

Sauf à la constituer en idole constitutionnelle il est possible de la critiquer de deux points de vue.

1. D’une manière interne en relevant les causes de son disfonctionnement :

-institutions fragiles, corruption, incompétence, fétichisme de l’opinion publique, démagogie, despotisme du mandat, arrogance de l’expert, omnipotence des réseaux d’influence et des lobbies, passivité et désaffection des citoyens…

Tares consubstantielles dont certaines furent déjà relevées par Platon ( République 8 )…

L’esprit des institutions et des lois, l’idéal de Rousseau serait trahi ; la démocratie représentative, voire participative et d’opinion, serait effacée par la démocratie… oligarchique que le suffrage universel aurait pour fonction de légitimer. En toute innocence.

On exige alors des procédures de contrôle, des organes de surveillance des élus… On prêche l’exercice effectif des droits civiques, on contraint le citoyen à la participation aux différents scrutins…

Comment cependant éviter le conflit du pouvoir politique et de l’autorité judiciaire ou encore le fantasme, voire le puritanisme “citoyen” de la transparence ( cf. Robespierre ) et ses conséquences, le totalitarisme républicain ?

2. D’une manière externe en lui opposant les vertus supposées d’autres systèmes de distribution du pouvoir, d’autres régimes tels que la monarchie, l’oligarchie, le despotisme éclairé, etc., supposés plus efficaces ou plus vertueux…

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L’esprit réflexif et critique ne fétichise ni ne combat la démocratie.
Il en conteste néanmoins les principes fondateurs.

1. Il la considère comme un régime politique parmi d’autres, comme une donnée incontournable et comme une contingence du jeu social qu’il doit supporter et dont il lui faut prendre acte.

2. Il questionne néanmoins la pertinence de l’idée de contrat social .

Il constate qu’elle est sans rapport avec les faits :
Non seulement il n’y a pas de sociétés qui aient une telle origine, mais il n’en est pas dont la structure présente la moindre trace d’une organisation contractuelle ( Emile Durkheim, La division sociale du travail ).
Il ne révère pas le concept de volonté générale , idée-rôle servant de fondement / caution à un Pacte social supposé (cf. Rousseau, Contrat social, Fichte, Considérations sur la révolution française ), à un banal système de distribution des pouvoirs n’exprimant en fait que le despotisme de majorités autoritaires, circonstancielles, poreuses et plus ou moins instrumentalisées.

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Cette idée de volonté générale est-elle d’ailleurs autre chose qu’une notion idéale, une fiction ?

Chacun possède une conception particulière de l’intérêt général qui n’a aucune existence objective. Et aucun critère ne permet de déterminer parmi la multitude de ces conceptions individuelles celle qui incarne le mieux ce que serait ce prétendu intérêt général.

Qu’exprime l’élu quand il prétend parler en son nom sinon sa propre conception de ce qu’il imagine être la conception de la majorité ?

L’idée de volonté générale paraît relever d’une approche métaphysique de la politique.

3. Il récuse la métamorphose de l’homme individuel en être purement social et l’idéal du bonheur dans la transparence exprimé par le fameux Contrat avec pour conséquence :

-la formation des enfants par et pour la société ;

-la religion civile à laquelle chacun est tenu sous peine d’exclusion de l’association;

- le droit de vie et de mort sur les citoyens ;

-la police des esprits ;

- le despotisme sur le peuple au nom de la souveraineté absolue de celui-ci.

4. Il se méfie de l’indiscrétion militante des citoyens vertueux et vigilants -les sycophantes- dissimulant leur malveillance voire leur goût du harcèlement, derrière l’écran de fumée du prétendu bien commun.

5. Et il pose un certain nombre de questions :

-L’égalité dans la soumission de chacun à tous -l’aliénation complète de chaque individu avec tous ses droits et sans réserve à la communauté ( cf. Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes, 1818 )-, est-elle la liberté ?

-Que vaut la domination de l’intérêt général sur l’intérêt particulier ?

-L’idéal démocratique n’est-il pas en conséquence au mieux une utopie, au pire un piège ?

6. Il subit donc les institutions dites démocratiques comme on subit les caprices de la météorologie.
Comme un miroir, il les réfléchit ; il les étudie et les tient à distance…

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Sur ce point, cf Roberto Calasso, Les noces de Cadmos et Harmonie et la dictature démocratique athénienne du peuple des délateurs et autres sycophantes au 5° siècle.

Quant aux principes même de la démocratie et à la critique de leurs présupposés idéologiques, cf. Louis Rougier, la mystique démocratique.

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Note : La critique du système représentatif par Anton Pannekoek, 1937.

( Textes traduits par Bricanier, EDI, passim ):

… Les membres du Parlement sont élus pour un nombre d’années défini ; les citoyens ne sont les maîtres qu’au moment des éléctions. Ce moment passé, leur pouvoir disparaît et les députés ont toute latitude de se comporter, pendant un certain nombre d’années, selon leur “conscience” , à cette seule restriction près qu’ils savent pertinemment qu’un jour ils devront revenir devant le corps électoral. Mais ils comptent bien capter ses suffrages au moyen d’une campagne menée à grand fracas, dans un déversement continuel de slogans et de formules démagogiques.

Ainsi donc les maîtres véritables, ceux qui décident, ne sont nulement les citoyens, mais les parlementaires. Et les électeurs n’ont même pas la possibilité de désigner quelqu’un de leur choix, car les candidats leur sont proposés par les partis politiques…

… Le gouvernement réel, celui qui domine le peuple, est constitué par une bureaucratie de hauts fonctionnaires, et les résultats des joutes électorales risquent si peu de l’atteindre qu’elle jouit d’une indépendance quasi absolue…

La mystique démocratique

On doit à Louis Rougier d’ avoir jadis dévoilé les sources philosophiques ( rationalistes ) du mysticisme à l’oeuvre dans la sphère du politique contemporain ( La mystique démocratique ).

Résumons son propos.

-D’ un point de vue général tout d’abord.

Une doctrine initialement présentée d’ une manière problématique et sous la forme de thèses à prouver devient évidente sous le poids de l’ habitude et ne semble plus devoir relever d’ une quelconque justification. Affirmée dès lors comme ” intuitive ” et non plus déduite elle se dérobe à la dispute interdisant jusqu’ à la possibilité du doute relatif à la validité de ses fondements.

De propositions à démontrer en partant de prémisses plus certaines, ses thèses sont désormais comprises ainsi que des principes indubitables sur lesquels seront établies d’ autres propositions ; celles-ci équivoques et contestables. Les nouveaux principes deviennent normes de la pensée et guide de la conduite. Ils nourrissent la foi et se nourrissent du parti pris, des instincts, des passions et des convoitises flattés et satisfaits.

Proposée auparavant comme un ensemble de propositions démontrables, la doctrine s’ est transformée en une superstition, un mysticisme.

-Du point de vue particulier de l’ idéologie politique moderne et contemporaine ensuite.

Et il en est bien ainsi des croyances en l’ unité ontologique de l’ espèce humaine, en l’ égalité spécifique de tous les hommes, aux lumières naturelles également imparties à tout un chacun, aux lois imprescriptibles du droit naturel gravé au fond de notre coeur.

Les Pères fondateurs, Hooker, Locke, Descartes, D’Alembert, Rousseau, Condorcet, Mably, Kant… tous évoquent les règles et les lois de la Raison naturelle fondement de l’obligation où sont les hommes de s’ aimer mutuellement et de respecter les immortels principes , le nouvel Evangile du biblisme politique devenu la ” loi et les prophètes de la société moderne ” ( Jules Ferry ).

Et Louis Rougier de remarquer incidemment l’ incohérence de fond de la Déclaration des droits de 1789 puisqu’elle invoque simultanément deux principes politiques incompatibles : celui des droits de l’ homme et du citoyen dans l’esprit de Montesquieu qui limite en faveur de l’ individu le pouvoir de l’ Etat ; celui de la souveraineté populaire, issu de Rousseau, qui ne reconnaît aucun droit à l’ individu en face du pouvoir discrétionnaire de la volonté de la majorité.

Mais peu importe. Il ne s’ agit pas ici de rigueur logique ; il s’ agit des articles de foi d’ un Credo.

Credo politique s’entend…

Il ne suffit donc pas de se prétendre affranchi de la métaphysique ou de se dire éloigné de la superstition pour échapper à la mystique.

Toutefois l’ idylle rationaliste et l’utopie démocratique sont Visions qui ne résistent pas à l’épreuve des faits car :

-il n’ existe pas de droit naturel qui soit à l’ origine de l’ évolution juridique.

-le fait de la naissance ne confère pas à l’ individu des droits imprescriptibles qui seraient les mêmes pour tous.

-l’ institution sociale n’est pas le résultat d’un contrat librement consenti où chacun aliénerait une part de sa liberté primitive pour protéger de toute la force du corps social celle qui reste compatible avec la reconnaissance d’une liberté égale chez autrui.

Et l’auteur de La genèse des dogmes chrétiens de conclure : le droit naturel est le seul dont on ait pu affirmer qu’il n’ existe pas dans la nature. Il s’oppose au droit positif comme un droit idéal. Une utopie. De la littérature…

Car parler de Loi naturelle et de Droit naturel c’ est évoquer de pures fictions, c’est employer le langage de la métaphore.

D’où le zèle insistant, apparemment incompréhensible et indéfiniment réitéré, à proclamer ces pseudo-droits comme imprescriptibles et inaliénables.
C’ est qu’ on ne les a trouvés nulle part… , notait déjà, ironique, Jérémie Bentham.

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Philosophie pataphysique, chrestomathie

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