A -Pourquoi rit-on ?
B -Les philosophes n’ont guère été diserts sur le sujet. Quelques pages de Kant… les analyses de Bergson… qui concernent d’ailleurs tout autant le comique que le rire… mais surtout les développements de Schopenhauer…
A -Par où commencer ?
B -Peut-être par l’Analyse réflexive… par exemple une remarque de Alain… ou de Michel Alexandre…
Pour l’Auteur des Entretiens au bord de la mer… ivresse, le rire est une émotion, un état affectif assez bref, parfois violent et paroxystique qui secoue le corps, le fameux “sac de peau", en affectant la physionomie jusqu’à la déformation des traits, la grimace et la laideur.
A -C’est incontestable. Mais il s’agit là d’ une simple description et non pas d’ une explication…
B -Soit. Allons donc plus avant. Passons à la Phénoménologie.
Le fait de rire exprime une attitude existentielle. C’est une expérience spécifique. Le sujet -en présence d’un geste, d’un propos ressentis et tenus immédiatement pour ridicules-, s’échappe à lui même, s’abandonne et rit.
Le rire -cette échappée de sens-, est appelé par le comique qui l’engendre nécessairement comme une réaction fruste et spontanée.
A -Le rire est donc l’effet d’une rencontre…
B - … d’ une rencontre … imprévue. Incongruité…
C’est la thèse de Schopenhauer… Pour la résumer brièvement : l’émotion naît du contraste ressenti des deux facultés principales de la représentation humaine : l’ intuition et la raison…
A - ?…
B -L’intuition saisit les événements dans la succession de leur apparition, dans leur singularité. Néanmoins tout événement bien qu’unique, n’est pas pour autant original. La plupart sont répétitifs et en tant que tels, peuvent être signifiés par une forme verbale, un concept…
A -… oeuvre de la mémoire…
B -C’est cela… Le rire naît donc du télescopage d’un événement imprévu et d’une attente fondée sur une habitude.Vous êtes accoutumé à mon costume et je vous surprends inopinément par tel déguisement insolite . En conséquence de quoi : vous riez….
A -Opposition du général et du particulier… Me reviennent en mémoire tel ou tel mot de Lichtenberg…
B -Je devine… Une objection cependant : si l’imprévisibilité constitue l’un des facteurs déclenchants, elle est certes condition nécessaire mais non suffisante : toute surprise ne génère pas le rire. Elle peut tout aussi bien engendrer les larmes -c’est l’attente déçue-, ou l’admiration, -cet étonnement nu devant la valeur, la beauté ou la noblesse-, ce pur état représentatif, voire esthétique, la “première” des Passions de l’âme selon Descartes.
A -Quel est donc le facteur discriminant qui caractérise le rire ?
B -Mon cher ami, c’est ici où le diable pointe le bout de son nez… Rappelez-vous Baudelaire : le rire est d’essence dia-bolique… au sens étymologique de “ce qui est jeté en travers de…”
A -Car si c’est le comique qui engendre le rire, c’est que tout comique est comique de chute.
En ce sens le rire est bien sanction comme l’a montré Bergson, notamment dans la condamnation par le groupe social des ridicules, des travers et des vices par où le sujet devient sa propre caricature, sa propre marionnette, un “type” identifiable et représenté à la scène pour la Comédie ou la Farce.
B -De l’ “automatisme plaqué sur du vivant“…
Certes. Mais si, avec Bergson, nous avons mis à jour le rôle social du rire, sa fonction, par la punition qui en résulte, la publique infamie; si, avec Schopenhauer, nous avons compris son origine, son essence toutefois nous échappe encore…
A -Mais qu’ajouter à ces Auteurs ?
B -Je vous propose de reprendre et de poursuivre dans le sens de Baudelaire… non pas selon l’optique édifiante d’un manquement à l’impératif de charité, mais dans le registre d’une expérience métaphysique.
Et cette expérience aurait un nom , -c’est l’effroi-, mais surtout une source : l’effroi éprouvé… à la révélation de l’absolue précarité du réel.
A -Il y a de cela chez Bataille…
B -Certainement… Nous rions de la chute d’autrui, de ses erreurs involontaires, de ses bègaiements, de ses ridicules ; nous nous gaussons du trébucher des êtres et parfois des choses… Nous jouissons du spectacle de ses défaillances ; mais à la manière d’une catharsis qui nous délivre, d’un divertissement trouble où l’angoisse nous saisit à la pensée que nous aussi nous sommes et serons sujets aux mêmes défaillances, aux mêmes mésaventures.
La chute d’autrui est le miroir de notre propre et inévitable chute à venir, le signe de notre banale et pitoyable condition : voila ce que tu es !
On n’échappe pas à la maladresse, à l’habitude devenue tic, à la caricature de soi, à l’impair, à la gaffe… ou encore à la gène de l’humiliation publique. Tôt ou tard notre tour viendra…
Voilà la leçon anticipée et secrète qui est enveloppée dans notre rire apparemment si ingénu…
A - … rire qui serait donc le révélateur ontologique de la précarité du réel…
B -…. et bien plus encore : une maladroite stratégie de diversion… son hystérique dénégation.
Philosophie pataphysique, chrestomathie
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