MARX OU MANDEVILLE ?
On connaît ce texte savoureux des Théories sur la plus-value où Marx développe d’une plume alerte une manière d’apologie du crime à la fois scandaleuse et irréfutable :
… le criminel ne produit pas seulement des crimes, il produit aussi le droit criminel, et par suite, le professeur qui fait des cours sur le droit criminel ; le criminel produit en outre toute la justice criminelle, les sbires, les juges et les bourreaux… et chacune de ces différentes branches professionnelles qui constituent autant de catégories de la division sociale du travail, développe différentes facultés de l’esprit humain, créant de nouveaux besoins et de nouvelles manières de les satisfaire… La torture à elle seule a suscité les inventions mécaniques les plus ingénieuses et elle a occupé une masse d’artisans honorables à la production de ses instruments…
On connaît moins Bernard (de) Mandeville, ce médecin hollandais, auteur satirique et économiste connu comme diabolique docteur de paradoxes..
Les deux Auteurs se distinguent pourtant comme aussi bien se partagent l’ironie et l’humour.
Tentons un parallèle.
Marx est un homme de science, un théoricien critique de l’économie politique ( valeur, monnaie, composition organique du capital, plus-value, rotation du capital, incidence de la technologie sur la productivité, la concurrence, baisse tendancielle du taux de profit, logique des crises … ) qui met sa connaissance au service d’une foi et d’une vision sociale utopique.
Sa pensée ressortit à la sotériologie. C’est une pensée du salut.
Sa vision de l’"Histoire", globale, totalitaire, finaliste, systématique, de sensibilité socialiste, et sa conception du temps demeurent étroitement linéaires, évolutionnistes, progressistes.
Volontiers provocateur, Mandeville paraît plus… prosaïque. C’est un psychologue d’inspiration augustinienne, bien qu’à la réputation de gai compagnon, un analyste qui ne nourrit aucune illusion quant à la possibilité d’une amélioration du sort de l’humanité par une révo-lution sociale et la généralisation… du chauffage au gaz.
C’est pourquoi il adopte dans sa Fable des abeilles où les vices privés font le bien public le ton plaisant et détaché qui sied au point de vue métahistorique qu’il fait sien.
Marx analyse le crime comme l’un des moteurs de l’histoire.
Sa lecture est scandaleuse certes mais profondément moralisante.
C’est au regard d’une téléologie rationaliste de nature hégélienne qu’il relève l’apparent paradoxe de la violence créatrice.
Si, à proprement parler, il ne développe pas un “éloge du crime", c’est qu’il reste prisonnier de la vision de son maître, Hegel. Le crime est une “ruse de la raison” dont le développement dialectique - la fameuse “Aufhebung"- mènera nécessairement à son dépassement et à son abolition.
L’antienne est bien connue.
Non seulement des sectaires du messianisme et de l’eschatologie politique mais aussi des générations de potaches et d’étudiants français formatés par la dissertation en trois point ( thèse, antithèse, synthèse ou encore affirmation, négation, négation de la négation )…
En matière de crime, Marx, métaphysicien rationaliste, moraliste et penseur édifiant, est donc un … abolitionniste.
Bernard Mandeville est beaucoup plus réservé. Il se contente de relever le fait du Mal et d’en analyser objectivement ou cyniquement les conséquences, notamment les aspects positifs pour toute espèce de développement social et non pas simplement -perspective de Marx-, pour les seules sociétés de production marchande:
…Ce que nous appelons, dans ce monde, le mal, aussi bien moral que naturel, c’est le grand principe qui fait de nous, des créatures sociales, la base solide, la vie et le soutien de tous les métiers et de toutes les occupations sans exception ; c’est ainsi que nous devons chercher la véritable origine de tous les arts et de toutes les sciences; et du moment où le mal cesserait, la société devrait nécessairement se dégrader, sinon périr complètement…
C’est la convoitise, la recherche du profit par des agents économiques égoïstes et calculateurs, ainsi que la vanité, le désir de reconnaissance, qui constituent les ressorts de la prospérité et de l’opulence.
Le désintéressement véritable, l’altruisme authentique, la charité chrétienne seraient la ruine de l’industrie et du commerce…
La “sociabilité naturelle", l’"instinct moral", la “sympathie", le “principe inné de justice et de vertu” ne sont que fictions philosophiques, mensonges et hypocrisie. L’ existence mondaine ne peut être vertueuse, l’être humain étant livré à son amour propre, à son plaisir, à son intérêt.
Marx appréhende le mal -notamment ce qu’il nomme l’ “aliénation” -soit l’exploitation de l’homme par l"homme-, en procureur pour en mieux anathématiser les “responsables” supposés.
Mandeville l’étudie pour en montrer … non seulement la fécondité mais aussi la nécessité.
Le vice ( ou encore l’"exploitation” ) est -selon lui- le propre de l’homme au double sens : logique, définitionnel d’une part, et au sens ontologique d’autre part, comme fondement de la nature et source de la culture humaine.
On comprend pourquoi sa fable fut mise à l’index et brûlée par le bourreau en 1645…
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Philosophie pataphysique, chrestomathie
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